Les gaz à effet de serre interrogent les systèmes d’élevage

Armelle Gac (Institut de l’élevage) a présenté « Ges’Tim », un outil d’évaluation des gaz à effet de serre à l’échelle de l’exploitation et du produit agricoles.

Comment réduire les émissions de gaz à effet de serre dans l’élevage herbivore ? De nombreuses pistes – en particulier alimentaires – sont ouvertes, ainsi que l’a constaté une conférence organisée, le 23 novembre à Paris, à l’initiative de l’Institut de l’élevage.

À l’échelle mondiale, l’agriculture constitue « la principale source de gaz à effet de serre (14 % des émissions totales), et même « 30 % si on prend en compte le changement d’occupation des sols comme la déforestation », rapporte Pierre Gerber, expert à la division Productions et santé animales de la FAO (1). À lui seul, l’élevage serait à l’origine de 18 % des émissions de gaz à effet de serre – un chiffre qui s’entend sur l’ensemble de la filière, depuis la production d’aliment en amont, jusqu’à la fabrication et au transport des produits alimentaires en aval. La principale contribution est le fait des ruminants, gros pourvoyeurs de méthane à travers la fermentation entérique, gros consommateurs d’espace aussi. Porcs et volailles, faute de se nourrir à base de fourrages, concentrent leurs émissions de gaz à effet de serre au niveau de la production des aliments.

Ces données mondiales dissimulent en fait d’importantes disparités régionales, liées aux systèmes de production. Ainsi, pour prendre exemple dans le secteur laitier, l’Europe, la Russie, l’Amérique du Nord et l’Océanie peuvent afficher des valeurs d’émissions de gaz à effet de serre équivalent CO2 par litre de lait deux fois moindres qu’en Amérique centrale ou du sud, qu’en Afrique du nord ou qu’en Asie occidentale, trois fois moindres qu’en Asie du sud et cinq fois moindres qu’en Afrique sub-saharienne. De fait, ce sont les systèmes herbagers des pays tempérés qui permettent les émissions minimales, constate Pierre Gerber. Ainsi en appelle-t-il à une « intensification durable » des systèmes laitiers des pays émergents ou en développement, laquelle permettra une « atténuation des émissions tout en accroissant la sécurité alimentaire ».

La France agit

En France, l’agriculture génère 21 % des gaz à effet de serre (19 % si l’on exclut le changement d’affectation des sols), ce qui en fait le deuxième secteur émetteur derrière les transports. Elle est à l’origine de 80 % du méthane (élevage) et de 76 % de l’oxyde d’azote (fertilisants), ce dernier pesant 50 % des émissions agricoles globales, contre 40 % au méthane et 10 % au gaz carbonique (consommations énergétiques des engins et des bâtiments). Les émissions de l’agriculture française ont cependant diminué de 8 % entre 1990 et 2008, en raison, principalement, de la baisse des cheptels animaux et de la consommation d’engrais, relate Ludovic Larbodière, du ministère de l’Agriculture. Pour aller plus loin, le Plan climat national, réactualisé en 2009, a prévu un volet agricole inspiré par la démarche « Objectif Terres 2020 » et par le « bilan de santé » de la Pac. Ce volet retient un plan de performance énergétique, un soutien aux systèmes herbagers, des recherches sur des systèmes de cultures économes en intrants, la relance des plantes légumineuses (« plan protéines »), l’implantation de haies, etc. S’il s’agit d’« affiner et promouvoir les bonnes pratiques », la « nécessité d’une approche globale » est affirmée, au regard des enjeux économiques (compétitivité) et sociaux associés.

Ludovic Larbodière (ministère de l’Agriculture) : « Une étude commanditée à l’Inra a montré que le potentiel de réduction des émissions (de l’agriculture française) se situait autour de 4 - 5 % entre 2005 et 2020 ».

La piste alimentaire

La réduction de l’empreinte carbone des élevages ruminants passe, notamment, par une limitation des émissions de méthane produit dans le rumen, qui correspondent à une perte d’énergie comprise entre 3 % et 10 % de l’énergie brute ingérée par l’animal, estime Michel Doreau (Inra). Selon le chercheur, il existe un « potentiel théorique élevé » de baisse des émissions de méthane, mais « la réduction compatible avec des pratiques alimentaires envisageables (coût, raisonnement global de la ration, autres effets de ces pratiques) est plus faible ». Quoi qu’il en soit, la recherche – bien qu’encore insuffisante – a déjà permis de mettre au jour plusieurs pistes intéressantes : l’accroissement de la proportion de concentré dans la ration, l’effet « favorable possible » mais « non systématique » de la luzerne, l’intérêt des plantes riches en tanins, l’incorporation de matières grasses : « en théorie, toutes les sources de lipides devraient réduire la production de méthane par kilo d’aliment ». Incorporée à « forte dose », la graine de lin extrudée peut permettre de réduire d’un bon tiers les émissions de méthane, qu’il s’agisse d’un régime à base de foin ou de maïs ensilage (Martin et al, 2009).

Il a par ailleurs été observé que « plus les quantités ingérées sont fortes, plus le transit est rapide, plus les pertes de méthane sont faibles ». Les biotechnologies ouvrent également des perspectives, à confirmer par des recherches supplémentaires : vaccination contre les méthanogènes, métabolites de champignons, bactéries acétogènes (présentes dans l’intestin du kangourou), levures (« effet parfois montré in vitro, jamais in vivo », mais les souches évaluées n’ont certes pas été sélectionnées, au départ, pour leur action sur le méthane). Les additifs chimiques ont peut-être fait leur temps : les antibiotiques inophores (Monensin) sont désormais interdits dans l’UE tandis que les acides organiques (malate, fumarate), bien que parfois « efficaces in vivo à haute dose », sont d’un coût élevé et pèsent négativement sur l’image du produit final. Les additifs naturels semblent davantage dans l’air du temps. Les tanins condensés affichent une « efficacité in vivo faible à forte » (jusqu’à – 35 % d’émissions) en inhibant les méthanogènes, mais ils font peser un risque sur l’ensemble des fermentations. Les saponines (yucca, quillaja), en inhibant les protozoaires, sont « efficaces in vitro » mais pas toujours probantes in vivo. L’extrait d’ail, en inhibant les méthanogènes, s’avère « efficace in vitro », mais présente des « résultats contradictoires in vivo ». De plus, ses effets collatéraux sont mal connus.

Colza plutôt que soja

Une autre manière de limiter l’empreinte carbone des aliments réside dans le choix des tourteaux, le colza consommé en France affichant une valeur équivalent CO2 très sensiblement inférieure à celle du soja d’Amérique du sud, même si l’on exclut l’impact de la déforestation au Brésil. La substitution du soja par du colza (à raison d’1,5 kg du second pour un 1 kg du premier) se traduit par un gain sur l’empreinte carbone de 8 à 10 % par rapport à du soja hors déforestation, et de 35 à 40 % dans le cas contraire. Au final, en jouant sur tous les leviers de l’élevage des ruminants (alimentation, gestion des déjections, optimisation des systèmes d’exploitation, etc.), il paraît possible de ramener à 0,7-0,8 kg éqCO2 la production d’un litre de lait, et à 7-8 kg éqCO2 celle d’un kilo de viande bovine, selon le consensus Inra/Institut de l’élevage…

Benoît Contour

… Retrouvez l’intégralité de l’article dans la RAA 642 – décembre 2010

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