Colloque Enjeux géopolitiques : « Densifier les relations entre l’Europe et la Méditerranée »

Le groupe CCPA a fêté son cinquantième anniversaire en octobre à Paris lors d’un colloque qui a réuni deux cents personnes. Au centre des discussions, les Enjeux de demain pour l’agriculture et l’alimentation animale.

À l’occasion de ses cinquante ans, mais aussi des quarante ans de sa filiale Deltavit (spécialisée en produits d’élevage) et des vingt ans de sa filiale grande export, Nutristar International, le groupe CCPA a organisé un colloque le 14 octobre dernier à Paris. L’événement, qui s’adressait aux clients de l’entité, a rassemblé deux cents personnes à l’espace Van-Gogh, dans le XIIe arrondissement. La rencontre a eu pour thème les Enjeux de demain pour l’agriculture et l’alimentation animale. Elle a débuté par une intervention de Sébastien Abis*, analyste géopolitique, administrateur au Centre international de Hautes Études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM). Entretien.

Sébastien Abis, analyste géopolitique : « Nous avons des atouts à faire valoir. »

Sébastien Abis, analyste géopolitique : « Nous avons des atouts à faire valoir. »

La Revue de l’Alimentation Animale : L’agriculture constitue un enjeu géopolitique majeur : pour quelles raisons et comment cela se traduit-il ?

Sébastien Abis : La géopolitique associe deux notions dont la géographie : la terre, les sols, l’eau, le climat et les populations. Quant à la politique, c’est l’organisation d’un projet collectif vers des objectifs communs. Les enjeux : permettre du développement, de la stabilité et améliorer les conditions du vivre ensemble. Or les questions agricoles sont au cœur de cette équation. L’agriculture est absolument essentielle pour que l’homme ait de l’alimentation. Sa vocation est de produire de la nourriture. Elle est indispensable pour que l’homme soit en vie et énergiquement capable d’avancer. L’agriculture est donc géopolitique : depuis le début des civilisations, nous avons toujours eu des relations intimes entre la stabilité ou la fragilité, entre le pouvoir et les populations et dans les jeux d’acteurs autour de l’accès à l’alimentation. Puisque c’est vital, cela nourrit des jeux géopolitiques. Et il y a deux façons de voir la géopolitique : on peut considérer qu’elle a tendance à aiguiser les appétits de puissance des acteurs. Mais la géopolitique sert aussi à créer de la coopération : elle favorise la paix à travers des sujets concrets.

RAA : Quand on observe la carte du monde, on s’aperçoit qu’il y a une concordance entre la carte de la pauvreté et celle des conflits.

S. A. : Oui. Là aussi, rien de nouveau sous le soleil ! Là où la guerre surgit, nous avons très rapidement la pauvreté des populations du territoire concerné. Et cette pauvreté se traduit par un impact immédiat dans l’estomac, au niveau de la sécurité alimentaire des individus. Nous avons également le chemin inverse : quand la vulnérabilité alimentaire augmente au sein d’une société, la tendance à vouloir se révolter s’accroît. Et cela engendre parfois de la violence.

RAA : Sur la planète, il y a les villes d’un côté et les territoires ruraux de l’autre : une fracture source de déstabilisation !

S. A. : Oui, parce que l’on a tendance à suramplifier le fait que la grande cassure sur la planète traverse la frontière entre les pays riches et les pays pauvres. Ces dernières années, on a essayé d’expliquer qu’il y avait des pays en développement, des pays développés, des pays émergents. Or on s’aperçoit aujourd’hui que la grande cassure se situe ailleurs. D’un côté, on a des villes, souvent sur les littoraux, mondialisées dans leur développement, au cœur de l’attention politique et médiatique et des investissements. De l’autre côté, on a des territoires ruraux, souvent à l’intérieur, peu concernés par la modernité, peu branchés sur la globalisation des échanges et dont le développement est beaucoup moins rapide que dans les villes. Cette croissance, dite non-inclusive, autrefois appelée plus simplement aménagement du territoire, montre bien que les grandes failles du monde se situent pour beaucoup sur des terrains géographiques. À qui s’adresse-t-on ? Sur quels territoires agit-on ? Considère-t-on que le XXIesiècle doit être celui des villes et des services ? Ou, au contraire, considère-t-on que la moitié de la population mondiale est rurale et que l’activité agricole représente un emploi sur trois à l’échelle de la planète ?

RAA : Dans quelle mesure l’eau est-elle source d’instabilité à l’échelle mondiale ?

S. A. : Globalement, l’eau n’est pas une ressource rare. Mais, comme l’économie, cette ressource naturelle illustre d’immenses inégalités. Les dotations géographiques en eau sont très disparates selon les continents. Dans un même pays, on peut avoir de grandes disparités selon les régions ou les territoires. Et l’eau provoque parfois des tensions car son utilisation est majoritairement agricole : à l’échelle de la planète, 80 % de l’eau mobilisée l’est à des fins de production agricole. Or cette eau agricole peut parfois être contestée car d’autres secteurs veulent en utiliser davantage. L’eau peut aussi faire l’objet de contestations entre usagers locaux, y compris dans le monde agricole selon les filières, etc. On ne peut pas déconnecter la problématique de l’eau dans le monde de la problématique agricole et alimentaire.

RAA : Les céréales illustrent particulièrement la dimension géopolitique de l’agriculture : pour le blé et le maïs, qu’est-ce que cela donne ?

S. A. : Le blé a une dimension géopolitique plus prononcée que le maïs : les trois quarts de la production mondiale de blé servent à nourrir les hommes. En maïs, 60 % de la production mondiale est destinée à nourrir les animaux. Le blé est consommé par trois milliards d’individus sur la planète mais 90 % de sa production est assurée par dix États dans le monde. Cette hyper-concentration de la production montre que le commerce du blé est indispensable car il est attendu sur tous les continents par des classes moyennes qui émergent. En même temps, nous avons de vraies inconnues sur les capacités de la planète à augmenter la production dans les années à venir. Est-ce qu’on a suffisamment investi dans la recherche ? Le climat modifiera-t-il la cartographie de la production ? Au cours des cinquante prochaines années, aurons-nous les mêmes politiques publiques d’accompagnement du développement céréalier de la planète qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ? Dans le cas de l’Europe, certaines orientations qui sont prises, font naître des inquiétudes. On peut à la fois produire mieux tout en produisant plus et surtout assurer une production stable. L’enjeu climatique montrera que la stabilité de la production peut être un gage de puissance et de confiance. La France produit des céréales avec beaucoup de constance par rapport à d’autres pays. C’est à la fois un avantage comparatif et un élément de nature à rassurer les pays importateurs qui cherchent des grains aux quatre coins de la planète.

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G. Hardy

Retrouvez l’intégralité de l’article dans la RAA 702 – Décembre 2016

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