Bretagne – Pays-de-Loire : l’Ouest s’interroge sur sa dépendance protéique

Les régions Bretagne et Pays-de-Loire concentrent les premières zones d’élevage nationales et les principaux ports d’importations de matières protéiques destinées à l’alimentation animale. L’Ouest s’interroge sur sa dépendance vis-à-vis de la protéine d’importation. Un colloque intitulé « Vers une autonomie protéique en alimentation animale pour la Bretagne et les Pays-de-Loire » réunissait les spécialistes de la question, à Rennes, le mois dernier.

François Luguenot, responsable de l’analyse des marchés pour In Vivo, a introduit le colloque organisé par le Pôle agronomique de l’Ouest et consacré à l’autonomie protéique du Grand Ouest, en rappelant la réalité de l’enjeu que représente la protéine végétale à l’échelle mondiale. En premier lieu quelques constatations : « La demande en graines et en céréales ne fait que croître, notamment sous l’effet de la Chine, qui constitue la première économie de la planète aujourd’hui, et sous l’effet de la croissance des agrocarburants. » Pour lui, « le problème n’est pas que la production coure après la demande mais que cela se fasse en flux tendu ».

François Luguenot, responsable de l’analyse des marchés pour In Vivo, a rappelé que « 150 à 160 Mha d’OGM sont cultivés dans le monde en 2012 à un rythme de progression annuel de 12 Mha. Parmi les 29 pays cultivant les OGM, 19 sont des pays dits en voie de développement, 10 sont des pays industrialisés. »

Autre phénomène inéluctable : « La consommation de viande et de carburants augmente dans le monde, notamment dans les pays dits émergents. Il est illusoire de croire au discours égocentrique qui viserait à expliquer que le niveau de vie occidental est incompatible avec la survie de la planète. Ces gens aspirent au modèle occidental. »

L’ampleur du problème

François Luguenot souligne l’ampleur du problème en superposant une carte des ressources en eau de la planète sur une carte positionnant la population mondiale, estimée entre 7 et 10 milliards d’habitants à l’horizon 2050. « L’essentiel de la croissance se fait en Afrique et Moyen-Orient : le potentiel pédoclimatique et les besoins agronomiques sont antinomiques. » Quant à l’aquaculture, qui connaît d’importants taux de croissance dans ces zones géographiques, il estime que « la pêche minotière qui nourrit actuellement ces filières n’est pas du tout efficace en termes de rendement protéique ; cela revient à prélever des animaux sauvages pour nourrir des animaux d’élevage. »

Jean-Paul Simier, directeur de la filière agro-alimentaire pour l’agence Bretagne développement innovation, confirme que « nous n’avons pas encore pris conscience de l’ampleur de la demande mondiale en produits carnés. Si la famille américaine moyenne consacre 150 $ par semaine à son alimentation, la famille tchadienne se nourrit avec 1,62 $ par semaine. L’expansion de nos modes alimentaires constitue un défi pour la planète. »

Selon les données de la FAO et du rapport Cyclope, la production mondiale de viande a été multipliée par 3 en cinquante ans : 88 millions de tonnes en 1960 contre 295 en 2010. La consommation individuelle de viande est passée de 25 kg / an en 1960 à 39 kg en 2010. (…) Les projections de croissance de la demande mondiale en produits carnés montrent une concentration de cette hausse dans les pays de la zone Asie – Pacifique, qui représenteront 56 % de la demande supplémentaire mondiale, estimée à 60 millions de tonnes à l’horizon 2020, et la zone Amérique latine – Caraïbes qui concentrera 18 % de cette demande supplémentaire.

Baisse des terres arables disponibles

Les échanges mondiaux sont les variables d’ajustement de ces marchés : « Les échanges de viande sur la planète ont été multipliés par 30 en 40 ans. » En 2011, 26 millions de tonnes de viande font l’objet d’échanges sur les 290 millions de tonnes que la planète produite. (…)

Évidemment, la demande en énergie et en protéine végétales sous-tend ces schémas de développement : « Si les projections se réalisent et vus les indices de transformation des animaux, il faudrait 640 millions de tonnes de grains en plus à l’horizon 2050 pour produire les 200 millions de viandes supplémentaires nécessaires pour nourrir la planète. Soit 330 millions d’ha, à rendement constant, c’est-à-dire 1/4 des terres arables mondiales. » (…)

Jean-Paul Simier, directeur de la filière agro-alimentaire pour l’agence Bretagne développement Innovation, a insisté sur le poids de la hausse de la demande en viande sur la disponibilité à venir des protéines.

Sur la situation métropolitaine, François Luguenot précise : « En France, ce sont les agrocarburants qui soutiennent l’apport de protéines aux filières animales (…). » Jean-Paul Simier a estimé le solde net de l’Ouest de la France en céréales et tourteaux protéagineux en déficit de 8,4 millions de t : 2,4 millions de tonnes de céréales et 6 millions de tonnes de tourteaux. (…) « Pour être autonomes rien qu’en céréales les régions de l’Ouest de la France devraient y consacrer les 3/4 de leurs surfaces agricoles utiles. (…) », conclut-il.

Les fabricants précisent leur position

Laurent Morin, délégué général de Feedsim Avenir est encore plus clair : « À moins de réduire drastiquement nos productions animales dans le grand Ouest, nos surfaces disponibles sont largement insuffisantes pour assurer notre autonomie. » L’Ouest fabrique 12 millions de tonnes d’aliment, qui sont consommées à 70 % dans les régions de production. Il souligne que les aliments composés ne sont qu’une partie, minoritaire de surcroît, de l’alimentation des animaux dans l’Ouest : « Les ruminants consomment 23,8 Mt de fourrages et les autres animaux de rente consomment en outre 3,4 Mt de matières premières consommées en l’état. »

Laurent Morin explique que du point de vue de la formulation, « les protéines sont un élément essentiel dans l’alimentation des animaux car elles permettent d’améliorer l’indice de consommation et donc d’économiser les matières premières agricoles. À l’échelle mondiale, les aliments se sont concentrés en protéines. Outre, sa teneur en protéine, le soja présente un profil en acides aminés qui répond aux besoins des animaux. » Il démontre que, en termes de MAT, les ruminants sont les premiers consommateurs de protéines dans l’Ouest : ils absorbent les 2/3 des besoins en MAT. (…)

Laurent Morin dresse un historique des incorporations de matières premières par les fabricants d’aliments de l’Ouest depuis 2010, qui met en évidence une diversification des sources de protéines : « Cette stratégie de diversification a été rendue possible grâce à l’industrie des agrocarburants, qui met sur le marché des tourteaux, notamment de colza. (…) »

Il conclut en relativisant la part de la consommation de l’Ouest dans les échanges mondiaux de soja : « Nous représentons 1,4 % de la consommation mondiale de soja. » Le soja qui arrive dans l’Ouest de la France provient à 70 % (soit pour 1,9 Mt) du Brésil, ce qui représente 5,3 % de ses exportations et 3,3 % de sa consommation.

Un dossier récurrent

Yves Dronne, économiste à l’Inra, rappelle que la question de l’autonomie protéique est « un dossier récurrent pour l’Union européenne : la prise de conscience remonte à 1973 et l’embargo sur les exportations décidées par les États-Unis de Nixon. » (…) En 40 ans, la situation a bien changé : les surfaces dédiées aux protéagineux dans l’Union européenne ont été multipliées par 4, passant de 3 millions d’hectares en 1973 à 12 millions d’hectares aujourd’hui. Le colza est devenu la culture majeure, le soja est demeuré marginal.

Yves Dronne, économiste à l’Inra, estime que le déficit de l’Union européenne de 16,6 Mt de protéines équivaut à 35 Mt de tourteau de soja, soit 14 millions d’hectares.

Les protéagineux ont quant à eux fortement progressé jusqu’en 1986. Mais, malgré une reprise en 2009 et 2010, les surfaces ont aujourd’hui fortement régressé par rapport au milieu des années 1990. Le pois surtout accuse un fort recul alors que le niveau se maintient en féverole et reste marginal en lupin.

« Le contexte réglementaire a une influence majeure sur l’évolution de ces surfaces, explique l’économiste. Dans le cadre d’un plan de relance, des aides nationales de 100 €/ha en 2010 et 140 €/t en 2011 ont été attribuées aux surfaces emblavées en protéagineux. Mais les rendements en pois furent décevants : les surfaces qui avaient augmenté en 2010 ont fortement diminué en 2011. Globalement le différentiel de prix entre les protéagineux et les céréales ne permet plus de compenser les écarts de rendements, ce qui explique le relatif désintérêt pour ces cultures. »

Laurent Morin apporte en guise de conclusion un élément qui permet de relativiser le défi à l’échelle de l’Ouest de la France et même de l’Europe : « Depuis 2003, l’Ouest a réduit ses incorporations de soja de 600 000 t, sur une baisse européenne globale de 2 Mt. Dans le même temps, la Chine importait 29 Mt de tonnes supplémentaires. »

Françoise Foucher

 … Retrouvez l’intégralité de l’article dans la RAA 656 – mai 2012

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