Wolfgang Trunk, membre de la Direction générale de la santé et de la sécurité alimentaire à la Commission européenne.

Assemblée générale Fefac : la résistance aux antimicrobiens en Europe

Alexander Döring, secrétaire général de la Fefac.

Alexander Döring, secrétaire général de la Fefac.

Le 63e congrès de la Fédération européenne des fabricants d’aliments composés (Fefac), organisé cette année conjointement avec son association membre française, Eurofac, s’est tenu les 20 et 21 juin au Domaine Lyon Saint Joseph, à Sainte-Foy-lès-Lyon (69). La première journée a été consacrée aux solutions apportées par la nutrition animale en matière de santé et de bien-être animal.

Depuis plusieurs décennies, les médicaments antimicrobiens, dont les antibiotiques, jouent un rôle crucial dans la gestion de la santé humaine et animale. En élevage, ils servent à traiter, à combattre ou à prévenir des maladies causées par des micro-organismes et à améliorer la production, la croissance ou la reproduction des animaux. Mais aujourd’hui, la lutte contre l’antibiorésistance est devenue un défi majeur et mondial de santé publique. Près d’un million de personnes meurent des suites d’une résistance aux antibiotiques et d’ici 2050, cela pourrait même devenir la principale cause de mortalité dans le monde. La Fédération européenne des fabricants d’aliments composés (Fefac) a donc choisi de consacrer une partie de son assemblée générale, organisée mi-juin près de Lyon, à cette problématique et au rôle de la nutrition animale, « source de solutions ».

Wolfgang Trunk, membre de la Direction générale de la santé et de la sécurité alimentaire à la Commission européenne.

Wolfgang Trunk, membre de la Direction générale de la santé et de la sécurité alimentaire à la Commission européenne.

« La Fefac est toujours en avance sur ces sujets », a souligné le premier orateur, Wolfgang Trunk, membre de la Direction générale de la santé et de la sécurité alimentaire à la Commission européenne. Ce dernier a évoqué l’« avancée historique », actée la veille de l’assemblée générale par les députés et les ministres européens : un accord visant à réduire l’utilisation des antimicrobiens dans les élevages, afin de maintenir les bactéries résistantes en dehors de la nourriture destinée aux hommes. Les députés ont affirmé que « la menace croissante que posent les bactéries résistantes aux antibiotiques peut être traitée grâce à l’approche « Une seule santé » » : selon l’OIE, la santé des humains, le bien-être des animaux et l’environnement sont interconnectés et forment un tout. Les maladies se transmettent de l’homme à l’animal et inversement. Elles doivent donc être traitées tant chez l’homme que chez l’animal, en accordant une attention particulière à la chaîne alimentaire et à l’environnement. La perte d’efficacité des antibiotiques impacte donc la santé humaine, la santé animale et celle des écosystèmes.

Les députés appellent la Commission européenne et les États membres à restreindre la vente d’antibiotiques par les professionnels de la santé humaine et animale et à supprimer toute incitation à leur prescription. Des mesures strictes devraient être prises contre les ventes illégales et contre les ventes sans prescription. Ils demandent aussi à la Commission d’étudier la possibilité d’une collecte et d’une transmission régulières, à titre obligatoire, des données de surveillance au niveau de l’Union et de mettre en place des indicateurs afin de mesurer les progrès réalisés. La Commission devrait également dresser une liste européenne des agents pathogènes prioritaires, tant pour l’homme que pour l’animal, fixant ainsi clairement les priorités futures en matière de recherche et de développement. Des mesures d’encouragement devraient aussi être proposées pour stimuler les investissements dans de nouvelles substances. Tel que demandé par les députés, le texte imposerait par ailleurs la réciprocité des normes de l’UE en matière d’utilisation des antibiotiques pour les produits alimentaires importés.

Mesures « incitatives et coercitives »

Au niveau national, la lutte contre la résistance aux antimicrobiens est guidée par le Plan Ecoantibio. Le premier a été mené entre 2012 et 2016, le second court de 2017 à 2021. Il est composé de quatre axes : développer les mesures de prévention des maladies infectieuses et faciliter le recours aux traitements alternatifs ; communiquer et former sur les enjeux de lutte contre l’antibiorésistance, sur la prescription raisonnée des antibiotiques et sur les autres moyens de maîtrise des maladies infectieuses ; mettre à disposition des outils d’évaluation et de suivi du recours aux antibiotiques, ainsi que des outils pour leur prescription et administration responsables ; et s’assurer de la bonne application des règles de bon usage au niveau national et favoriser leur adoption aux niveaux européen et international.

Laurent Larivière, sous-directeur de la santé et de la protection animales au ministère français de l’Agriculture.

Laurent Larivière, sous-directeur de la santé et de la protection animales au ministère français de l’Agriculture.

« Les mesures sont incitatives et coercitives », indique Laurent Larivière, représentant de la Direction générale de l’alimentation (ministère français de l’Agriculture). Des campagnes de communication sont menées à destination des propriétaires d’animaux de compagnie, avec des slogans tels que « Les antibiotiques pour nous non plus ce n’est pas automatique. », ou des éleveurs et vétérinaires : « Les antibiotiques comme il faut quand il faut ». Du côté des mesures réglementaires, un décret encadrant l’usage des antibiotiques critiques a été pris. « Son objectif est d’éviter l’usage des antibiotiques critiques, qui devrait être réservé à la santé humaine, quand il est possible d’utiliser d’autres molécules. » Il interdit l’usage préventif des antibiotiques critiques, quelles que soient les voies d’administration, y compris sous forme d’aliments médicamenteux. « Les usages en curatif sont possibles seulement après examen clinique, échantillonnage et identification des souches et antibiogramme. » Autre exemple de mesure : l’interdiction des rabais, ristournes et remises lors des ventes d’antibiotiques.

« Le premier plan Ecoantibio a été un succès, souligne Laurent Larivière. La baisse de l’utilisation des antibiotiques vétérinaires a été de -37 % en 5 ans, toutes filières confondues. Grâce, notamment, aux fabricants d’aliment médicamenteuxL’objectif initial était de -25 %. » Les antibiotiques critiques affichaient, en 2016 vs 2013, -75 % pour les fluoroquinolones, -81 % pour les C3/C4G vs 2013 et -55 % pour la colistine. « Les facteurs de succès ont été d’impliquer l’ensemble des acteurs dans un cercle vertueux (succès du partenariat public-privé), de promouvoir la prévention et les alternatives comme les vaccins, mais aussi d’améliorer les pratiques d’élevage, en particulier la biosécurité, la modernisation des bâtiments, l’hygiène, la qualité de l’alimentation, de l’eau, de l’air. Il faut poursuivre les efforts afin de pérenniser ces bons résultats. »

Approche multifactorielle

L’approche « Une seule santé » signale que les pathogènes, qui ne sont pas zoonotiques mais qui ont un impact négatif sur la production de protéines d’origine animale, ne doivent pas être oubliés, notamment dans les pays en développement, car les problèmes de production et de disponibilité alimentaire quantitative et qualitative conduisent aussi à de graves problèmes de santé publique. « Les gens peuvent se passer de beaucoup de choses mais pas de l’alimentation !, souligne Léo Den Hartog, directeur R&D chez Trouw Nutrition et professeur à l’université de Wageningen. L’augmentation globale des attentes en matière de production de protéines animales est de 39 % d’ici 2050. » Avec une augmentation de 35 % de la production de lait, de 72 % de la production de viande de volaille, de 31 % de la production de viande de porc et de 54 % de la production de viande bovine. « Pour une utilisation optimale de la surface de la terre pour la production de nourriture, 35 % à 40 % de la consommation quotidienne de protéines recommandée par les adultes devraient provenir de protéines animales. » Mais, « en moyenne, dans le monde entier, la productivité des animaux d’élevage est de 30 à 40 % inférieure à leur potentiel génétique en raison de conditions suboptimales et de l’état de santé, des maladies ».

Leo Den Hartog prône une approche multifactorielle pour réduire l’utilisation des antibiotiques : « Il faut des animaux robustes grâce au développement génétique, une vaccination efficace soutenant un système immunitaire fort, une nutrition adéquate pour des animaux en bonne santé et une amélioration de l’hygiène et de la sécurité dans les élevages. Il s’agit d’une approche intégrée Feed-Farm-Health. » La gestion des aliments passe par le contrôle qualité des matières premières, l’hygiène et la conservation, la digestibilité et la nutrition minérale. Le management de la ferme par la biosécurité, l’hygiène de l’eau, le nettoyage et la désinfection. Et pour gérer au mieux la santé, il faut prendre en compte la santé intestinale, le début de la vie, les périodes de transition et l’interaction avec les vaccins. « Un changement de mentalité est nécessaire : la collaboration avec des experts et la formation des producteurs sont la clé. »

Mais comment piloter tout ça ? « Au niveau de la santé intestinale, par la prévention de la prise de pathogènes, par une approche spécifique, la gestion du microbiote, l’amélioration de l’intégrité de l’intestin et par l’immunomodulation. Les additifs alimentaires sont une boîte à outils, à combiner pour obtenir l’effet souhaité. » Par exemple : les acides organiques (formiques, propionique et lactique) diminuent l’activité des bactéries et améliore l’équilibre du microbiote ; les acides gras à chaîne moyenne (dérivés d’huiles végétales, libération contrôlée) réduisent l’activité bactérienne, améliorent l’équilibre du microbiote ; le butyrate (libération contrôlée) permet la rotation des cellules épithéliales et l’augmentation du mucus ; les composés phénoliques (extraits de plantes spécifiques) agissent sur la modulation immunitaire.

« La résistance générale aux maladies et les approches spécifiques aux agents pathogènes peuvent être suivies en nutrition. » Des propos illustrés par plusieurs essais terrain : « Un ajout d’acidifiant dans l’eau de boisson (DWA) engendre de meilleures performances en poulets de chair aussi bien dans de bonnes conditions d’hygiène que dans de mauvaises. Avec, le GMQ est de 63,7 g/j dans de mauvaises conditions (contre 58,9 pour le lot contrôle) et de 64,1 g/j dans de bonnes conditions (contre 61,6 en contrôle). » Une étude terrain a été menée à grande échelle en Allemagne, sur 29 millions de poulets de chair, visant à réduire l’utilisation des antibiotiques sans perte de rentabilité. Deux stratégies de réduction des antibiotiques ont été définies avec les producteurs : la première, améliorer la gestion des aliments pour animaux, de l’élevage et de la santé, sans utiliser d’additifs alimentaires. La seconde, supplémenter en additifs alimentaires via de l’eau de boisson ou les aliments pour animaux. « L’utilisation d’additifs alimentaires a entraîné une réduction de -59 % des antibiotiques (contre -10 % avec le seul management) pour le traitement prophylactique, avec une amélioration progressive de la rentabilité. Les additifs alimentaires ont également réduit de manière significative le ratio de conversion alimentaire, de -5,3 % (1,69 avant, 1,68 avec la première méthode, 1,60 avec la deuxième). »

Paul Lopez, président de l’Association européenne des industriels de la viande de volaille.

Paul Lopez, président de l’Association européenne des industriels de la viande de volaille.

La biosécurité comme clé

Paul Lopez, président de l’Association européenne des industriels de la viande de volaille (Avec) était également invité à témoigner des synergies entre la nutrition animale, l’utilisation prudente des médicaments vétérinaires et la gestion des exploitations pour améliorer la résilience économique et la biosécurité. « L’Union européenne a déjà les plus hauts standards au monde en matière de sécurité alimentaire, bien-être animal, santé des animaux et environnement. La santé et le bien-être des animaux sont l’une des pierres angulaires de l’Avec et du secteur européen de la viande de volaille. Mais les attentes de consommateurs sont toujours plus hautes. Le secteur européen de la volaille a réalisé d’importants investissements pour respecter le principe de la ferme à la fourchette mais cela n’est pas toujours reconnu de manière appropriée. Il s’est adapté en se diversifiant… Mais la production conventionnelle devrait encore être reconnue comme une production avec une sécurité alimentaire élevée, un bien-être animal et une protection de l’environnement de grande qualité offrant un excellent rapport qualité/prix. »

Les coûts de production (ferme et abattage) restent tout de même plus élevés en Europe que dans les pays tiers. Comment l’Union européenne peut-elle rester compétitive ? « La Commission européenne doit exiger que les importations en provenance de pays tiers respectent les mêmes normes les plus strictes tout au long de la chaîne alimentaire. Prenez par exemple la viande de volaille du Brésil ! Les normes doivent être mises en avant et expliquées au niveau international. Nous nous félicitons du travail déjà accompli, mais il reste encore beaucoup à faire. Et l’étiquetage d’origine (UE/non UE et nom des pays tiers) est un minimum… Le consommateur européen doit être informé de l’origine de sa nourriture. De même, il nous faut plus communiquer sur tout ce qu’on fait de bien. »

Paul Lopez a ensuite abordé la problématique de la grippe aviaire, qui constitue une grave menace pour les stocks de volailles européens. « Le virus se transmet par les oiseaux sauvages et peut affecter les volailles domestiques. L’Avec et l’industrie avicole européenne se sont engagées à respecter les principes reconnus des mesures de biosécurité pour empêcher les virus de l’IA d’affecter notre bétail. La biosécurité et la régionalisation sont essentielles. » La biosécurité et les bonnes pratiques de management favorisent aussi l’utilisation responsable des antibiotiques. « Il faut reconnaître qu’il y a un problème, on a progressé mais il faut aller plus loin, plus rapidement, ensemble. Il faut conserver la plus haute priorité des antibiotiques d’importance critique pour l’homme. Utiliser les antibiotiques le moins possible, mais autant que nécessaire. »

L’association AnimalhealthEurope, représentée durant l’assemblée générale par Piotr Bonislawski, regroupe les fabricants de médicaments pour animaux, de vaccins et d’autres produits de santé animale en Europe. Cet organisme à but non lucratif représente environ 300 entreprises et couvre 90 % du marché européen des produits de santé animale. Son objectif est d’optimiser la gestion de la santé des animaux d’élevage (et de compagnie), tout en contribuant à la durabilité de la production alimentaire. Avec trois mots d’ordre : disponibilité, fiabilité et durabilité. « L’innovation dans les médicaments et vaccins vétérinaires est essentielle pour assurer un mode de vie plus durable, soutenir des pratiques agricoles plus efficaces, garantir que nos animaux de compagnie restent en bonne santé et contribuer au bien-être général de l’Europe. »

L’industrie de la santé animale pèse 5,99 milliards dans l’Union, soit 1/3 du marché mondial, avec 50 000 emplois et 292 entreprises. « Le budget R&D est de 400 millions d’euros par an : l’avenir en dépend. Il n’y a pas d’innovation sans R&D, appuie Piotr Bonislawski. La résistance aux antimicrobiens et la durabilité du bétail restent les défis majeurs et ont un impact sur l’industrie. » Les maladies des animaux d’élevage ont coûté 15 milliards ces 20 dernières années à l’échelle européenne. L’Influenza aviaire de 2016 en France a par exemple coûté 500 millions, avec 900 fermes infectées et 3,7 millions d’animaux abattus. « Il ne s’agit pas aujourd’hui d’un débat autour des antibiotiques, mais de la résistance aux antimicrobiens. C’est le premier défi et nous faisons partie de la solution. Il existe des alternatives : anticorps, pré-probiotiques, enzymes, vaccins, etc. Mais il faut peser le risque et le bénéfice. Les vétérinaires ont besoin d’antibiotiques pour traiter les infections bactériennes, chez les animaux d’élevage et les animaux de compagnie. Même avec une excellente gestion de la biosécurité et de la santé animale, certains animaux souffrent encore de maladies bactériennes infectieuses et un traitement antibiotique est nécessaire. Ce dernier aide à assurer un bien-être : l’utilisation des antibiotiques aussi peu que possible, autant que nécessaire, permet d’éviter des souffrances inutiles. Les maladies bactériennes chez les animaux doivent être traitées de manière efficace et efficiente, afin d’éviter leur propagation. Les vétérinaires doivent être en mesure de prescrire l’antibiotique homologué le plus approprié et cela ne doit pas être restreint inutilement. »

Ermeline Mouraud

Inscrivez-vous à la newsletter
gratuite de La Revue de l’Alimentation Animale.