Poignée de main en fin d'assemblée générale entre François-Christian Cholat et Stéphane Radet, respectivement président et directeur du Snia.

Assemblée générale du Snia : la loi alimentation au cœur des débats

L’assemblée générale du Syndicat national de l’industrie de la nutrition animale a réuni 120 professionnels du secteur à Paris, vendredi 18 mai, autour de deux grandes thématiques inspirées de la loi alimentation : l’influence du marché sur les prix et les coûts en agriculture et l’évolution des attentes sociétales et des actes de consommation.

À la veille de l’arrivée à l’Assemblée nationale du projet de Loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire, et une alimentation saine et durable, issue des États généraux de l’alimentation (EGA), le Syndicat national de l’industrie de la nutrition animale (Snia) a souhaité, à l’occasion de son assemblée générale, ouvrir le débat sur ce texte. « Lors des EGA nous n’avons été invités à aucun atelier, a rappelé François-Christian Cholat, le président du Snia. Mais nous nous sommes imposés. » Le Snia a formalisé sa contribution avec onze notes de propositions thématiques, diffusées largement, « pour faire reconnaître les contributions positives portées par la nutrition animale ». Une attention particulière portait sur les filières bio, pour « mettre en cohérence » le développement des productions végétales aux besoins grandissant de l’alimentation biologique des animaux d’élevage.

Poignée de main en fin d'assemblée générale entre François-Christian Cholat et Stéphane Radet, respectivement président et directeur du Snia.

Poignée de main en fin d’assemblée générale entre François-Christian Cholat et Stéphane Radet, respectivement président et directeur du Snia.

« Aujourd’hui, nous attendons beaucoup de cette loi. On a déjà été échaudé par le passé, on se veut confiant dans l’avenir mais on sera attentif et prêt à taper du poing sur la table. » Notamment en matière de compétitivité, « largement oubliée lors des EGA. De la compétitivité dépend notre capacité à être sur tous les marchés. Vous aurez compris que je ne parle pas uniquement pour notre maillon nutrition animale mais pour toute notre agriculture et notre alimentation. C’est au cœur de notre métier et nous avons toujours poursuivi cet objectif. »

La première table ronde, réunissant Bernard Mahé, directeur général de Sanders, Étienne Gagneron, vice-président de la FNSEA, le sénateur Michel Raison, Nathalie Barbe, du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation (Direction générale de la performance économique et environnementale des entreprises), Thierry Pouch, du service économique et prospective de l’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture, Gilles Huttepain, directeur général du groupe LDC, Olivier Gaffet, président région Nord de la Coopérative Sodiaal et Aurélien Simbelie, dirigeant de DFP Nutraliance, avait pour thème Des prix et des couts en agriculture, influence du marché.

Une discussion principalement basée sur les premiers articles du projet de loi, relatifs notamment à l’inversion du processus de construction du prix payé aux agriculteurs. Désormais, la proposition de contrat écrit devrait émaner du producteur. Les couts de production des producteurs devraient ainsi devenir la base de la construction du prix. Sachant que le coût alimentaire représente une charge essentielle dans le coût de production en élevage, « c’est aussi à nous de défendre les productions animales françaises et d’apporter des solutions de compétitivité pour la filière », souligne Bernard Mahé.

Dans son dernier rapport d’activité, le Snia explique s’être déjà positionné, notamment en 2007 et 2011, sur la contractualisation, au niveau maillon alimentation animale et en filières : « La contractualisation doit s’inscrire dans une logique de gestion des exploitations agricoles et surtout ne pas transférer un risque de marché qu’elles ne sont pas en capacité d’assumer ou de garantir. Le principe de ne pas pouvoir vendre au-dessous de ses couts de production est une juste revendication. L’équation avec les prix directeurs dictés par les marchés internationaux reste à résoudre car certaines filières ne peuvent s’en affranchir. Le Snia s’implique dans les réflexions interprofessionnelles, au sein des filières végétales et animales, pour élaborer un cadre de contractualisation adapté aux spécificités de chaque filière et pour mettre en place ou renforcer des outils collectifs au service d’une contractualisation efficace. »

2 500 amendements

Le projet de loi comprend 18 articles, « mais soulève encore beaucoup de débats : plus de 2 500 amendements ont été déposés », indique Nathalie Barbe. « Il ne faut pas que ce soit une usine à gaz », s’inquiète Aurélien Simbelie. « Ces amendements ont été rédigés par des urbains…, redoute Étienne Gagneron. On a mis beaucoup d’espoirs, mais le texte pourrait être complètement décalé par rapport aux objectifs et dénaturer les projets initiaux. Un piège est ouvert aujourd’hui, on ne veut pas rentrer dedans. » Tous craignent de voir finalement cette loi complexifier les relations commerciales et ajouter des charges sur les producteurs. « Nous regrettons et avons même quelques craintes sur des dispositions dont le cumul viendrait complexifier les relations commerciales au risque de perdre des marchés ou encore de renchérir nos couts sans finalement répondre à l’objectif politique qui est aussi le nôtre : redonner de la valeur, une meilleure rentabilité au niveau de la production agricole, déplore François-Christian Cholat. Nous avons aussi des doutes sur la volonté de généraliser un modèle à toutes les filières. Certaines dispositions nous semblent difficiles à traduire et nous craignons qu’elles déstabilisent des organisations qui ont démontré leur efficacité, particulièrement sur nos filières françaises en volaille. »

Pour Michel Raison, qui regrette que « le Sénat ne soit plus très écouté depuis un an », les EGA ont été « de la petite politique et de la grosse communication. Pour faire rêver les ONG et associations à la gomme. Mais aussi faire rêver les agriculteurs et ça, c’est dangereux. Avec l’inversion de la contractualisation, le producteur va faire son prix, mais comment un transformateur pourra-t-il donner plus ? Ça va juste augmenter l’administratif. D’autant que la contractualisation concerne finalement très peu les éleveurs », souligne le sénateur. Quant au relèvement du seuil de revente à perte de 10 %, qui devrait engendrer de l’inflation sur les prix, « A qui cela va-t-il profiter ? Attention, ne rigidifions pas tout. Et on a beau changer la loi tous les 2-3 ans, certains trouvent toujours comment la contourner… »

Michel Raison a également évoqué l’amendement Jean-Baptiste Moreau. Cet éleveur, élu La République en marche, a proposé de sortir les produits agricoles et alimentaires du cadre des négociations commerciales définies par la Loi de modernisation de l’économie de 2008. Ce qui supprimerait la convention unique et la négociation annuelle. « Maintenant Leclerc va pouvoir vous enfumer toutes les semaines ! » « Il faut arrêter de taper systématiquement sur les grandes et moyennes surfaces » lui rétorque Gilles Huttepain. « C’est vrai qu’il faut arrêter, quand il y a une crise, de montrer du doigt un seul et unique bouc émissaire, concède Michel Raison. S’il y a des agriculteurs qui sont aujourd’hui en difficulté, d’autres vont très bien. Il faudrait en premier lieu leur apprendre à gérer des exploitations, et pas à devenir zadiste ! » « Il faut amener les éleveurs à être meilleurs économiquement au quotidien », ajoute Olivier Gaffet, soulignant que « nos clients ce sont les consommateurs, pas la GMS qui est seulement un filtre ».

Étienne Gagneron, vice-président de la FNSEA.

Étienne Gagneron, vice-président de la FNSEA.

Pour cela, « il faut arrêter l’agribashing français, assure Étienne Gagneron. Beaucoup de pays nous envient la qualité des produits français. Alors que le discours politique véhicule une vision négative de notre agriculture. C’est délirant ! » Le vice-président de la FNSEA explique également qu’« il ne faut pas être bloqué sur la montée en gamme ». Le Président de la République a demandé à chaque filière de proposer des plans permettant « d’assurer aux Français la montée en gamme autour de labels, des signes de qualité, de la bio avec des objectifs chiffrés à cinq ans ». « Ça ne fait pas tout, affirme Étienne Gagneron. En 2000, il y avait 2 millions de poulets label vendus, aujourd’hui il y en a 2,2 millions. En 18 ans, l’augmentation est loin d’être significative… Sauf en production bio ou l’on manque de produits français. Notre diversité, on est aujourd’hui incapable de la faire vivre. Toute cette richesse n’est pas valorisée, elle est même critiquée au quotidien. Il faut se remettre en marche avant. » Aurélien Simbelie ajoute : « Il ne faut pas opposer les systèmes, il faut faire de tout. » Pour Nathalie Barbe, il n’est pas possible « de demander tout ça et d’acheter à un prix conventionnel ! Il ne faut pas non plus oublier le consommateur. Un acteur majeur, oublié des discussions lors des EGA. »

Consommation et communication

Le Snia s’est donc, autour d’une seconde table ronde, intéressé à l’évolution des attentes sociétales et des actes de consommation, réunissant Élodie Parre, directrice RSE du Groupe Bel, Julien-Boris Pelletier, directeur technique et commercial des Aliments Marion, en bio depuis 33 ans, et Gabriel Tavoularis, directeur d’étude et de recherche au Credoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie). Ce dernier a dressé un état des lieux des pratiques et comportements alimentaires des consommateurs. La montée en puissance des préoccupations sociales, écologiques et éthiques est-elle « un effet de mode ou une tendance structurelle » ? Les consommateurs tendent aujourd’hui vers une alimentation plus saine et plus durable. « Les deux moteurs : la santé et l’environnement. » Avec une progression des attentes de produits plus naturels, sans OGM, sans pesticides, sans antibiotiques, etc. « Le prix reste un facteur limitant, mais il est devenu le critère n° 2 dans l’acte d’achat, derrière le fabriqué en France et ex-æquo avec le critère garanti d’hygiène et sécurité. Le coefficient budgétaire alloué à l’alimentation (domicile et hors domicile) est en forte hausse avec la reprise économique et les attentes et comportements d’achats sont aujourd’hui en relation avec le discours tenu par les consommateurs », assure Gabriel Tavoularis. Ces derniers veulent « donner du sens ». Mais, avec les récentes crises sanitaires, 31 % des consommateurs français se disent inquiets, contre 20 % en 95. « Alors que nos produits sont parmi les plus sûrs au monde. S’ils ne sont pas rassurés, les consommateurs se détournent des produits. »

La seconde table ronde, sur l’évolution des attentes sociétales et des actes de consommation, a réuni Gabriel Tavoularis, directeur d’étude et de recherche au Credoc, Julien-Boris Pelletier, directeur technique et commercial des Aliments Marion, et Élodie Parre, directrice RSE du Groupe Bel.

La seconde table ronde, sur l’évolution des attentes sociétales et des actes de consommation, a réuni Gabriel Tavoularis, directeur d’étude et de recherche au Credoc, Julien-Boris Pelletier, directeur technique et commercial des Aliments Marion, et Élodie Parre, directrice RSE du Groupe Bel.

Afin, entre autres, de véhiculer des valeurs positives en phase avec ces attentes, le Groupe Bel a mis en place, depuis plusieurs années, une politique de croissance durable, en intégrant à son modèle économique des démarches de progrès continus en matière de préservation des ressources naturelles, d’optimisation nutritionnelle, d’accessibilité et de développement durable de la filière laitière. « Cela se traduit par exemple par la mise en place d’une charte mondiale en faveur d’une filière amont laitière durable, construite en partenariat avec le WWF France, indique Élodie Parre. Cette charte repose sur six axes stratégiques, parmi lesquels l’accès au pâturage ou encore l’alimentation animale durable et locale. Nous sommes convaincus que seul un modèle durable permettra d’assurer la pérennité de l’entreprise en assurant la disponibilité des ressources, en conservant la préférence des consommateurs et en améliorant la productivité de ses activités. »

« Un bel exemple de pédagogie, souligne Gabriel Tavoularis. C’est à vous de donner de la transparence, d’expliquer. » « On a du travail à faire sur la mise en avant et la communication ! » lance Étienne Gagneron. « Il y a une rupture profonde des urbains avec le monde agricole. La population est aujourd’hui à 90 % hors monde rural, le Salon de l’agriculture renvoie à une image d’Épinal… Il y a besoin d’un retour vers plus de proximité », note Gabriel Tavoularis. Étienne Gagneron poursuit : « La demande d’information est forte, et quand il y a un contact direct, il n’est plus question de prix ! Notre savoir-faire, nous devons le faire savoir ! » « Il faut raconter l’histoire, comment sont faites les choses » complète Julien-Boris Pelletier. « C’est sûr, la communication négative est beaucoup plus facile à faire que la communication positive. La peur se vend bien », ajoute Michel Raison, fustigeant les associations dites de protection animale. « Soyez force de proposition, appelle Nathalie Barbe. Les plans de transformation des filières sont voulus au plus haut sommet de l’État. Mettez-les en œuvre, faites connaître vos résultats et aussi vos difficultés. Expliquez. Et embauchez des jeunes ! Grâce aux nouvelles technologies, vous pourrez communiquer et donner de la proximité. »

« Les fabricants d’aliments du bétail doivent mettre en avant leur rôle dans cette chaîne de valeur, ajoute Bernard Mahé. C’est ce que l’on fait sur l’aspect santé avec Oqualim et l’aspect environnemental avec Duralim. Il faut prendre des engagements sur un cercle vertueux. Mais il nous faut du temps pour les mettre en œuvre. Notamment en ce qui concerne les protéines françaises. » Sur ce sujet, Gilles Huttepain et Bernard Mahé redoutent la mise en service de la raffinerie de La Mède, dédiée à la production d’agrocarburants. Au moins 25 % des matières premières utilisées pour fabriquer le biocarburant devraient provenir d’huiles recyclées, le reste proviendrait des huiles végétales brutes, y compris l’huile de palme dont les importations françaises devraient augmenter de +36 %. Une décision « incompréhensible », aux répercussions très fortes pour les filières : « En France, les élevages vont importer plus de tourteaux de soja après la mise en route de cette raffinerie, dénonce le directeur général de LDC. C’est assez catastrophique en termes de non-choix… » Le directeur général de Sanders va plus loin : « C’est la fin du colza ! »

En guise de conclusion, Michel Raison a souligné que « le rôle de la loi dans tout ça est relativement faible. Je crois surtout aux acteurs. Battons-nous et ne tombons pas dans le travers d’être des suiveurs. Ayons des initiatives pour sauver notre économie agricole nationale. » À François-Christian Cholat le mot de la fin : « Il nous est demandé d’agir, vite, de transformer nos modèles sans que nos interlocuteurs ne les connaissent vraiment. Nous sommes volontaires et déterminés, nous sommes prêts à répondre à ces nouveaux défis mais nous attendons aussi des réponses de la part de la puissance publique. »

Ermeline Mouraud

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