Dans le sud de la France, les pâturages sont réduits à de rares et secs paillassons en cet automne 2018.

Élevages au Sommet : le mal des montagnes

Dans les allées du Sommet de l’élevage, les bruits les plus fous circulent : de la paille à 150 €/t rendu élevage, des foins à 180 €/t… la sècheresse est sur toutes les lèvres et la quête de fibres est une urgence. En ce début octobre, le manque d’eau persiste et les fourragères n’ont pu être semées dans bien des régions – ou bien, semées, elles n’ont pas levé – posant le spectre inquiétant d’un printemps aussi lointain qu’incertain.

Dans le sud de la France, les pâturages sont réduits à de rares et secs paillassons en cet automne 2018.

Dans le sud de la France, les pâturages sont réduits à de rares et secs paillassons en cet automne 2018.

Au Sommet de l’élevage, les races bovines sont à l’honneur. Les aliments pour bovins représentent la moitié des volumes fabriqués par les 37 fabricants d’aliments de l’association régionale Nutri-Acces. C’est pourquoi, FranceAgriMer avait choisi l’occasion du Sommet pour présenter le résultat d’une étude menée en 2018 sur la filière laitière de montagne*. L’étude prenait en considération les massifs montagneux des Alpes, du Jura et du Massif Central, cumulant à elles trois 94 % des exploitations de montagne et 94 % du lait produit. Dans le détail c’est le Massif Central qui représente le premier massif montagneux avec 66 % des élevages de montagne (8 700) et 64 % des volumes livrés (2,1 milliards de litres) ; le Jura arrive en deuxième position avec respectivement 15 % des élevages (1 950) et 18 % des volumes (564 millions de litres) et enfin les Alpes au troisième rang avec 14 % des élevages (1 900) et 13 % des volumes (408 millions de litres).

L’étude de FranceAgriMer révèle qu’entre 2008 et 2014, le Massif Central a vu ses effectifs de livreurs de lait diminuer sur des bases légèrement supérieures à la moyenne nationale : -25 % contre -23 % en France. Les fermes laitières de montagne se caractérisent par des niveaux de productivité bien inférieurs à celles des exploitations de plaine. Ainsi, le volume de livraison moyen par exploitation, en moyenne dans les trois massifs pris en considération, n’atteint pas tout à fait 240 000 l/an en 2014. Il est systématiquement inférieur à celui constaté en plaine (405 000 l/an), quel que soit le massif.

Différentiel de coût de production

Une moindre productivité de la main d’œuvre liée à des handicaps naturels et des charges de production majorées (surcoûts des approvisionnements, des bâtiments, du matériel, etc.) génèrent des coûts de production bien supérieurs pour les élevages laitiers de montagne : 610 €/1 000 l dans le Massif Central. Un différentiel de coût de production avec les zones de plaine que ne compense pas les aides directes supérieures. Les aides totales représentent en moyenne sur cinq années 110 € /1 000 l dans le Massif Central.

Les auteurs de l’étude rappellent que si la tradition fromagère du Massif Central est bien réelle avec notamment des spécialités telles que les pâtes persillées et des AOP présentes surtout à l’ouest du massif, le niveau moyen de valorisation du lait reste insuffisant. Seul un quart environ du lait de la zone de montagne est commercialisé sous AOP, et valorisé à des prix bien inférieurs à ceux des Savoie et Franche Comté. Les trois quarts restants ne bénéficient d’aucune reconnaissance particulière. L’étude conclut que l’économie de la filière laitière du Massif Central est donc très fragile, d’autant plus secouée par les crises successives de ces dernières années, génératrices d’une ambiance laitière bien morose. De nombreux éleveurs laitiers renoncent chaque année à poursuivre leur activité et le taux de décroissance du nombre d’élevages laitiers va bien au-delà du simple effet démographique. La présence d’un élevage allaitant dynamique et moins exigeant en termes d’astreinte entraine de nombreuses conversions lors d’événements majeurs (succession, départ d’un associé, etc.) ou tout simplement de renoncement face aux crises répétées.

Concernant l’évolution récente des exploitations bovins dans le Massif central, l’étude note une diminution du nombre de troupeaux laitiers bien plus significative depuis douze ans que celle des troupeaux allaitants dans les montagnes du Massif Central. Les évolutions du nombre de vaches semblent même opposées entre les deux cheptels avec, depuis quelques années, une substitution des vaches laitières par des vaches allaitantes.

Même si jusqu’à présent la collecte ne semble pas avoir été impactée (la hausse de rendement laitier ayant compensé la diminution du nombre de vaches), l’accentuation d’une telle tendance serait extrêmement préjudiciable à plusieurs titres.

Rencontre avec l’association Nutri-Acces : Vincent Bergeret, l’animateur, et quelques membres du bureau : Philippe Manry, Jean-Luc Doneys et Jean-Michel Boussit.

Rencontre avec l’association Nutri-Acces : Vincent Bergeret, l’animateur, et quelques membres du bureau : Philippe Manry, Jean-Luc Doneys et Jean-Michel Boussit.

La croisée des chemins pour toute une région

Les auteurs de l’étude considèrent que si l’élevage allaitant est tout aussi apte à entretenir l’espace, il génère moins de valeur ajoutée et crée moins d’emplois que l’élevage laitier à surface égale, ce qui n’est pas sans incidence sur le territoire.

Ainsi la filière laitière du Massif Central semble aujourd’hui à la croisée des chemins. Le renoncement des producteurs pourrait s’accompagner du désengagement des collecteurs (comme c’est déjà le cas sur certaines zones de montagnes) et voir partir vers d’autres régions des volumes de lait en mal de producteurs et d’ancrage au territoire (rôle que remplissaient les quotas par le passé).

Ces constats sur le lait sont partagés par les fabricants d’aliments de la grande région Auvergne Rhône-Alpes et leurs confrères de la région Paca qui constituent l’association inter-régionale Nutri-Acces. « Notre région accuse un recul de ses fabrications d’aliments pour animaux de -0,8 % à fin août 2018 dans un contexte national à -1,4 % », pose le secrétaire Vincent Bergeret. « Nous résistons plutôt mieux », lit Jean-Michel Boussit, membre du bureau. « Le recul au niveau national est impacté artificiellement par les volumes d’aliments pour palmipèdes qui avaient pénalisé les statistiques l’année dernière et les remontent cette année de manière significative », tempère Philippe Manry, l’un des vice-présidents de l’association.

Sècheresse et savoir-faire

Les fabricants d’aliment du Grand Sud-Est dont la catégorie des aliments pour bovins représente la moitié de leur tonnage sont sensibles au contexte fourrager de l’année : « L’an dernier, les éleveurs avaient bénéficié de belles récoltes de fourrages dont des maïs de qualité ce qui tamponnait les volumes d’aliment, rappelle Jean-Luc Doneys, membre du bureau. Cet hiver, la donne va changer. » La sècheresse qui sévit depuis de nombreux mois a déjà obligé les éleveurs à affourager : « Le fourrage est distribué depuis fin août dans certaines régions. Les éleveurs sont déjà à la recherche de fibres. D’autant que les récents automnes avaient plutôt été favorables, avec une belle herbe d’automne. Cette année, les éleveurs vont avoir trois mois d’hiver en plus. »

De fait, la fibre est chère : « Une partie de la paille a été aspirée par l’Europe du Nord, son prix a déjà quasiment doublé », fait observer Philippe Manry. Le marché des déshydratés s’annonce délicat : les récoltes sont mauvaises dans l’est de la France. Les fabricants d’aliment s’annoncent inquiets sur la partie fibre. « Nous sommes également inquiets pour les trésoreries de nos éleveurs, explique Jean-Michel Boussit. Ce qui sera investi dans la fibre ne sera plus disponible pour l’aliment et contribuera à creuser la trésorerie. » « Dans ces conditions difficiles, à nous de déployer tout notre savoir-faire, estime Jean-Luc Doneys : multiplier nos matières premières, mieux nous couvrir sur les marchés à terme, trouver des solutions grâce à des matières premières qui ne sont pas les plus exposées. » « Nous ne supprimons pas les fluctuations mais nous les amortissons pour nos éleveurs, cela fait partie de notre métier », affirment ensemble les fabricants d’aliment. « Nous sommes souvent perçus comme des vendeurs d’aliments : mais notre métier c’est plutôt d’apporter des solutions, que nos équipes sur le terrain déclinent au cas par cas », revendiquent-ils.

Au-delà d’une année délicate, ils s’inquiètent sur des conséquences à plus long terme : « Le rythme des accidents climatiques s’intensifie, c’est un fait. Nous craignons la déprise de l’élevage dans nos régions. »

La région garde une certaine dynamique en volaille de chair principalement portée par les labels, « même si le marché du label commence à être encombré lui aussi, de manière conjoncturelle, avec le retour en force des producteurs du Sud-Ouest qui sont toujours sur des volumes de 15 % inférieurs à leur production avant la crise ». La dynamique régionale est plus compliquée en œuf et en volaille standard.

Quant au porc, « il demeure en difficulté sur notre région, constate Jean-Luc Doneys. Nous avons du mal à retrouver du dynamisme ». Les volumes affichent -2,2 %.

Comme partout en France et peut-être plus à cause de la constituante géographique du territoire montagnard et rural, la région souffre du renouvellement en élevages et de la difficulté de recrutement dans les métiers de l’élevage. « C’est un enjeu majeur de nos jours, reconnaissent les fabricants. Nos filières d’élevage souffrent du discours ambiant : on doit tous participer à la revalorisation de nos filières d’élevage, c’est un travail quotidien. Il est plutôt entrepris individuellement et nous travaillons chacun sur nos marques employeur et notre attractivité. C’est un domaine où on a du mal à mutualiser nos actions. Nous nous remettons en question par rapport à nos méthodes de recrutement. Les métiers de l’approvisionnement souffre moins et bénéficient d’un discours plus positif sur la technicité des productions végétales, l’agriculture de précision, etc. »

Enfin, dernier point d’inquiétude, particulièrement prégnant dans la région : le coût de transport. Les fabricants estiment que depuis une année leurs coûts de livraison ont augmenté de +1 à +2 % à cause des hausses successives du gasoil. « La logistique est notre premier post de charge, le coût de livraison est plus de deux fois supérieur à ceux des fabricants de l’ouest si on considère l’amont et l’aval, c’est-à-dire l’acheminement de nos matières premières et à la livraison de nos aliments. Avec ces mesures et ces taxes, nos rentabilités s’érodent et la compétitivité de nos éleveurs se dégrade. »

Françoise Foucher

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