Philippe Foucault, président de l’entreprise : « Pendant vingt ans, je n’ai pas cessé d’investir ! »

Entreprise Morel, Philippe Foucault : « Le gigantisme a ses limites »

Née au XIXe siècle, l’entreprise Morel, qui fabrique des aliments composés pour le bétail, a gardé une dimension familiale. Début juillet, nous nous sommes rendus en Normandie et nous avons rencontré ceux qui font l’entreprise aujourd’hui.

Au XIXe siècle, l’entreprise Morel, implantée à Villiers-Fossard (Manche), était un moulin. Les agriculteurs apportaient le blé et l’orge récoltés pour les transformer en farine. En 1960, Édouard Morel reprit l’affaire familiale et fit évoluer l’entreprise en investissant dans de nouvelles technologies. L’entité diversifia son activité vers la fabrication d’aliments pour le bétail. Au milieu des années 1980, un nouveau chapitre s’ouvrit lorsque Philippe Foucault prit les commandes. Dans un entretien, le dirigeant actuel explique comment il a façonné l’entreprise depuis une trentaine d’années pour la mettre au goût du jour.

Philippe Foucault, président de l’entreprise : « Pendant vingt ans, je n’ai pas cessé d’investir ! »

Philippe Foucault, président de l’entreprise : « Pendant vingt ans, je n’ai pas cessé d’investir ! »

La Revue de l’Alimentation animale : Pouvez-vous résumer l’histoire de l’entreprise depuis que vous la dirigez ?

Philippe Foucault : En 1985, quand je suis arrivé, je n’étais pas encore marié avec Sylvie, la fille aînée d’Édouard Morel : je suis devenu son gendre un an plus tard et j’ai repris l’entreprise car mon beau-père arrivait en fin de carrière. À l’époque, il avait 62 ans : cela lui a laissé le temps de me former car ce n’est pas rien de reprendre une telle entreprise ! Mon beau-père est resté avec moi jusqu’en 1989. Ensuite, comme il habitait à côté, il venait me voir pratiquement tous les jours. L’entreprise vendait des produits céréaliers simples : la clientèle se composait de grainetiers (blé et maïs cassé pour les poussins) et de boulangers. Or je suis passionné par les bovins et les chevaux : j’ai modernisé l’entreprise en rachetant des presses et en refaisant les silos de stockage. Nos bureaux étaient trop exigus et il a fallu pousser les murs : j’ai eu une année de terrassement. Le terrain que vous voyez au bout était un marécage : on l’a surélevé de plusieurs mètres avec des cailloux afin de construire dessus.

RAA : Au cours des trente dernières décennies, quelle a été la croissance de l’entreprise ?

P. F. : Pendant vingt ans, je n’ai pas cessé d’investir ! À la fin des années 1980, on faisait 5 000 t/an. Aujourd’hui, nous sommes à 30 000 t et nous maintenons notre activité grâce à une clientèle fidèle : après avoir vu le grand-père et le père, je vois le petit-fils.

RAA : Sur les 30 000 t d’aliments composés que vous produisez chaque année, que représentent les bovins ?

P. F. : Dans la région, il y a beaucoup de vaches laitières et on a la chance d’avoir plusieurs laiteries, dont la coopérative Isigny-Sainte-Mère (Calvados), avec laquelle je travaille beaucoup. C’est la raison pour laquelle nous sommes spécialisés dans la production d’aliments pour vaches laitières. On fait également des aliments pour bovins viande. Par ailleurs, nous sommes dans une région à chevaux : nous avons deux personnes spécialisées dans l’aliment équin. Et cinq qui ne font que du bovin lait.

RAA : D’une certaine façon, votre entreprise a trouvé son rythme de croisière. Quels sont néanmoins vos projets ?

P. F. : Ne pas faire de croissance ne signifie pas décroître ! J’ai encore une dizaine d’années à travailler et je veux transmette un outil qui soit au goût du jour. Il y a un an, je suis parti dans une démarche RCNA (NDLR : Registre de conformité en nutrition animale), qui est une démarche qualité. L’enjeu : la sécurité des produits que nous vendons. Une personne s’occupe de cela à plein-temps : elle monte les dossiers et forme les salariés car ceux-ci doivent pratiquer ce qui est prévu dans le cahier des charges.

RAA : Selon vous, quand cette démarche aboutira-t-elle ?

P. F. : Nous serons audités fin août (NDLR : cet entretien a été réalisé le 2 juillet). Depuis un an, nous avons beaucoup évolué. Principalement au niveau du personnel : entretiens, formations et informations.

RAA : Qu’est-ce qui vous motive à aller dans la démarche RCNA ?

P. F. : C’est un bien-être pour l’entreprise et une reconnaissance à l’égard de nos confrères : je travaille en direct avec des agriculteurs mais également en prestation pour des fabricants. Aujourd’hui, 80 % des fabricants d’aliments du bétail sont RCNA : dans les cinq ans qui viennent, les 20 % qui restent devront avoir rejoint les autres. Sinon, ils ne seront plus dans la profession.

Au cours des trente dernières années, cet ancien moulin s’est beaucoup modernisé.

Au cours des trente dernières années, cet ancien moulin s’est beaucoup modernisé.

RAA : De la même façon, votre entreprise adhère à Oqualim depuis dix ans : quels sont les enjeux ?

P. F. : Nous mutualisons les analyses des matières premières que nous recevons. L’enjeu : sécuriser nos produits finaux. Or, depuis que je suis installé, j’ai connu plus d’une crise alimentaire ! La plus grave a éclaté au milieu des années 1990 avec la crise de la vache folle. Celle-ci provoqua beaucoup de dégâts dans la profession. Or nous n’utilisions pas de farine animale : nous avons alors connu une croissance à deux chiffres car les gens se sont rabattus sur des entreprises qui travaillaient avec des produits sains (céréales et tourteaux).

RAA : Aujourd’hui, qu’est-ce qui permet à une petite entreprise comme la vôtre d’exister alors que, sur le marché, les opérateurs sont de grands groupes ?

P. F. : Pour nous, le défi est le suivant : proposer des aliments performants afin d’optimiser les rations de nos éleveurs car les critères économiques sont imparables ! Or nos clients savent que nous évoluons. Par conséquent, nous les faisons progresser. C’est la raison pour laquelle ils nous font confiance. Par ailleurs, notre positionnement au centre de la Manche nous permet d’être réactifs pour les livraisons.

RAA : Combien de formules d’aliments avez-vous et prévoyez-vous d’innover ?

P. F. : Une trentaine de formules tournent beaucoup. Ensuite, nous proposons des solutions à la carte : nous analysons les fourrages de l’éleveur et, en fonction du résultat, nous élaborons une formule qui correspond à ses besoins. Par ailleurs, nous avons un partenariat avec Denkavit, spécialisé dans l’alimentation des jeunes veaux : nous avons mis au point un aliment supplémenté à base de dosto oregano, une plante naturelle. Objectif : gérer la flore du veau afin d’obtenir une croissance optimale. Pendant six mois, nous avons mené des essais. Puis, nous avons fait les pesées. Or les résultats sont excellents. (…) Nous nous sommes aperçus que les éleveurs négligeaient un peu l’alimentation des vaches taries. Pour optimiser la production dès que la vache vêle, il y a un moment où la vache ne démarre pas la lactation comme elle le devrait. Prisma a mis au point un minéral destiné à alimenter les vaches taries. L’enjeu : améliorer les conditions de production en début de lactation. Nous avons arrêté les aliments médicamenteux depuis trois ans : nous avons une usine blanche.

RAA : Quelle est la part du bio dans votre production ?

P. F. : J’aurais aimé ne faire que du bio. Malheureusement, la consommation n’est pas en adéquation. Lorsque j’ai débuté, dans l’usine, nous pouvions faire du conventionnel et du bio : nous avions séparé les deux circuits. Mais vers la fin des années 1990, la réglementation a évolué : une usine devait être soit conventionnelle, soit biologique. Vu ce que nous sortions, nous avons arrêté de fabriquer du bio sur le site et, avec plusieurs industriels, nous avions mutualisé notre production auprès d’un opérateur breton. Aujourd’hui, nous faisons fabriquer nos produits biologiques à côté de Vire (Calvados). Cet opérateur a monté un bâtiment. Il a installé des cases pour recevoir les céréales, un aplatisseur et une mélangeuse et il fabrique du mash. Ensuite, nous livrons : nous avons gardé la clientèle. Cela représente une production annuelle de 2 500 t dont 250 t de luzerne : le bio est destiné aux bovins.

RAA : Selon vous, le modèle d’entreprise familiale que vous incarnez est-il viable à long terme ?

P. F. : Les grandes enseignes de distribution se rabattent sur les petits magasins : les gens apprécient d’avoir affaire à un interlocuteur qu’ils connaissent. Le gigantisme a ses limites : les entreprises comme les nôtres parviennent à être performantes. Certes, les achats de matières premières pèchent un peu en raison de la fluctuation des cours. Personnellement, je n’achète jamais massivement mais par à-coups afin de coller le plus possible aux prix du marché. Je n’aime pas boursicoter : je préfère être moyen que tout bon ou tout mauvais ! Je n’ai jamais tenté de coup de poker sur des achats qui pourraient se révéler désastreux. Et c’est pour cette raison que je suis toujours là aujourd’hui : quand vous perdez cent euros de la tonne, il faut pouvoir s’en remettre !

RAA : Et, en termes de production, quelles sont vos perspectives ?

P. F. : Les laiteries qui sont autour de nous ont récupéré des marchés : elles demandent à leurs éleveurs de produire et nous les accompagnons. Nous faisons très peu de hors-sol. En porc, par rapport à 2010, nous avons divisé le tonnage par dix : la déprime du marché a incité de nombreux éleveurs à arrêter. Quant à la volaille, c’est beaucoup en intégration : l’abatteur vend l’aliment puis reprend les animaux selon un échéancier de tournées pour l’abattage. Tout est bien carré mais ce n’est pas trop mon domaine : je suis resté sur les indépendants et les éleveurs laitiers et je pense que je le fais bien !

Propos recueillis par Gilles Hardy

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