Les insectes, protéine du futur ?

Des criquets dans les sucettes, des larves de coléoptères dans les gâteaux apéros… Les insectes arrivent encore timidement dans la gastronomie occidentale. Ils constituent pourtant une source privilégiée de protéines dans bien des pays. Quatre jeunes chercheurs français misent sur les insectes comme source de protéines dans les rations des animaux. Leur projet suscite l’intérêt de la profession.

Jean-Gabriel Levon, président d’Ynsect et représentant commercial : « Nos procédés nous permettent d’être dans le respect de la réglementation, (…) de lever tous les risques sanitaires qui peuvent affecter les farines animales. »

Jean-Gabriel Levon, président d’Ynsect et représentant commercial : « Nos procédés nous permettent d’être dans le respect de la réglementation, (…) de lever tous les risques sanitaires qui peuvent affecter les farines animales. »

La société Ynsect a été créée en 2011 à l’initiative de quatre jeunes ingénieurs, Jean-Gabriel Levon, Alexis Angot, Antoine Hubert et Fabrice Berro. Elle a pour objectif « la bioconversion, par des insectes, de résidus organiques et leur transformation en nutriments destinés à l’alimentation animale (matières riches en protéine (MRP), lipides…), et en produits non alimentaires (polysaccharides et dérivés, peptides, engrais et amendements organiques, biogaz…) ». En un mot : transformer des insectes en une matière première utilisable pour l’alimentation animale.

« En 2050, nous serons neuf milliards d’habitants sur la planète. Nos systèmes agricoles et agroalimentaires ne permettront pas de nourrir cette population, argumente Jean-Gabriel Levon, le président d’Ynsect et son représentant commercial. Non seulement la population croît mais ses besoins en viande augmentent avec la croissance du niveau de vie : dans 40 ans, la population aura augmenté d’un tiers mais le besoin en protéine sera multiplié par deux. Nous vivons dans un monde fini, les ressources agricoles ne sont pas extensibles. L’insecte ne résoudra pas tous les problèmes mais il peut constituer l’une des briques d’un nouveau système alimentaire. »

Ynsect vient d’être reconnue par l’ANR (Agence nationale de la recherche) qui finance des programmes de recherche sur le thème des systèmes alimentaires durables. Entre un projet sur la sécurité sanitaire des viandes bio et une étude des recommandations nutritionnelles, elle a sélectionné le projet porté par Ynsect, nommé Desirable. « Cela nous permet de nous rapprocher d’un vaste réseau de centres de recherche », reconnaît Jean-Gabriel Levon. AgroParisTech, l’Inra, le CNRS, Ifremer… s’engagent donc aux côtés d’Ynsect. « Nous les avons convaincus que nous pouvions porter le projet et qu’il ne fallait pas que la France prenne du retard sur ce sujet. L’université de Wageningen aux Pays-Bas est déjà en avance sur cette thématique. » L’ANR a débloqué un fonds de près de 3 millions d’euros sur une durée de 4 ans.

Le défi est de développer une technologie de production automatisée afin de réduire les coûts de production. Les marchés auxquels s’adresse Ynsect sont contraints par les prix. « Jusqu’à présent, les élevages existants n’ont jamais réussi à toucher le milieu de la nutrition animale car leurs produits sont trop chers. Notre compétence d’ingénierie et de process doit nous permettre de passer à une échelle industrielle pour optimiser les coûts de production. » L’hypothèse économique d’Ynsect est que le contexte global d’augmentation des coûts de la protéine rend son projet viable : « Le coût de la farine de poisson a été multiplié par trois en 10 ans ».

Une matière première sous forme de farine

Pour décrire ses futurs élevages d’insectes, Ynsect parle d’« usine de valorisation de biomasse » ou de « bioraffinerie ».

Pour décrire ses futurs élevages d’insectes, Ynsect parle d’« usine de valorisation de biomasse » ou de « bioraffinerie ».

Dans le cadre du projet ANR Desirable, Ynsect étudie également le process de transformation. « Nous disposons d’un hall pilote et nous travaillons avec l’Inra sur ce sujet. Pour la nutrition animale, nous devons fournir des produits parfaitement stables et de qualité adaptée. Tout process de transformation a une incidence sur la nature du produit : la température de séchage altère les protéines, le contact à l’air peut entraîner des dégradations… nous testons tous ces effets pour choisir le meilleur process. »

Selon les premiers essais d’Ynsect, la composition de la farine d’insecte peut varier de 50 à 70 % de protéines. Elle sera commercialisée comme une matière première. « Mais nous sommes conscients que cette ressource est d’une grande richesse : taux de digestibilité, équilibre en acides aminés, profils d’acides gras ou propriétés fonctionnelles doivent encore être explorés afin de mettre en valeur les atouts de notre produit. Ce n’est pas une « simple » matière première. »

Les essais in vivo sont bien évidemment prévus dans le cadre du projet Desirable, et jusqu’à des tests gustatifs pour déterminer si les produits animaux issus des espèces ayant consommé ces farines présentent des caractéristiques spécifiques. Mais les industriels de la nutrition animale, qui ont déjà eu vent du projet, semblent particulièrement pressés de tester cette nouvelle source de protéine. « Nous n’avons fait aucune action de communication, mais nous sommes déjà sollicités par les formulateurs, reconnaît Jean-Gabriel Levon. Nous sentons un grand intérêt de la part de la profession. Ils nous ont entendus ou lus dans la presse ou bien ils nous ont vus présenter notre projet lors de conférences. Cela a suffi à susciter leur intérêt. C’est de bon augure pour nous. » Ynsect a déjà commencé à vendre de la farine, « en quantité limitée » à des acteurs de l’alimentation animale. « Ce ne sont que des tests, mais c’est très intéressant. Le fait d’être le coordinateur du projet Desirable nous a apporté beaucoup de légitimité aux yeux des industriels. » Les espèces cibles sont les volailles, les porcs et les poissons. Les animaux de compagnies sont logiquement un marché potentiel.

Le projet Desirable, financé par l’ANR (Agence nationale de la recherche), ne vise pas l’insecte à destination de la nutrition humaine. Tant pis pour l’apéro-tenebrio !

Le projet Desirable, financé par l’ANR (Agence nationale de la recherche), ne vise pas l’insecte à destination de la nutrition humaine. Tant pis pour l’apéro-tenebrio !

« L’aspect réglementaire demeure « en construction », reconnaît Jean-Gabriel Levon. La réglementation européenne évolue en matière de farines animales. Certes la France, par les cahiers des charges qui régissent les productions animales, ne semble pas prête à les accepter dans ses formules mais nous sommes confiants. L’insecte entre logiquement dans la chaîne alimentaire des animaux, des poissons et des volailles notamment. D’un point de vue sociétal, les insectes peuvent même participer au retour à la naturalité », espère-t-il. Jean-Gabriel Levon ne souhaite pas apporter plus de précisions sur cet aspect réglementaire : « C’est un des sujets qui nous différencie de nos concurrents. Mais nos procédés nous permettent d’être dans le respect de la réglementation, affirme-t-il. Ils nous permettent de lever tous les risques sanitaires qui peuvent affecter les farines animales. » Pour ce qui est des allégations sur les propriétés nutritionnelles ou fonctionnelles, Ynsect ne s’engagera pas sur la voie des dossiers réglementaires et demeurera une matière première.

Françoise Foucher

Retrouvez l’intégralité de l’article dans la RAA 668 – juillet-août 2013

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