Ermias Kebreab, université de Californie, pendant sa présentation sur la réduction du taux de soja dans les rations porcs et volailles.

Feed Protein Vision : les protéines de demain

Organisée par FeedNavigator, la première édition de la conférence Feed Protein Vision a abordé un grand nombre de thèmes d’actualité et d’innovations concernant l’approvisionnement en protéines des filières de l’alimentation animale.

Le développement de la farine d’insecte a fait l’objet de deux interventions au début de la conférence. « Bien qu’ayant un fort potentiel, l’utilisation d’insectes comme source de protéines alternatives en alimentation animale n’en est qu’à ses débuts », a affirmé Leon Marchal, directeur de la nutrition et de l’innovation du groupe néerlandais ForFarmers qui a ajouté : « Avant de construire de réelles infrastructures de production, il reste beaucoup à apprendre sur les méthodes de production efficaces des insectes ». Pour le conférencier, les insectes ont cependant de nombreux atouts, tels que la modulation du système immunitaire des animaux (qui pourrait être liée à la chitine des larves), leur richesse en méthionine ou leur capacité à éliminer des mycotoxines (voir dossier RAA 713). « De nombreuses questions font l’objet de recherche comme l’alimentation, le logement et la génétique, et ForFarmers développe un programme d’innovation dans ce secteur prometteur », a résumé Leon Marchal.

Ermias Kebreab, université de Californie, pendant sa présentation sur la réduction du taux de soja dans les rations porcs et volailles.

Ermias Kebreab, université de Californie, pendant sa présentation sur la réduction du taux de soja dans les rations porcs et volailles.

Limiter les impacts environnementaux

Puis Ermias Kebreab, professeur de l’université de Californie, a fait une présentation sur le rôle des acides aminés de synthèse dans la réduction des besoins en soja pour les rations porcs et volailles. « Les impacts environnementaux de l’alimentation animale sont importants et les prévisions de la FAO tablent sur une augmentation de +73 % de production de viande d’ici 2050, responsable d’une augmentation de +75 % de la consommation en protéines », a rappelé Ermias Kebreab en introduction.

Le conférencier a démontré qu’en faisant appel aux acides aminés de synthèse, on peut réduire les importations et les besoins en soja, à hauteur de 71 % pour les rations porc (qui passent de 23 % à 6 % de farine de soja en utilisant des acides aminés de synthèse) et de 50 % pour des rations poulet (les besoins en farine de soja passant de 45 % à 23 % du total de la ration). « L’impact environnemental de l’utilisation des acides aminés de synthèse est considérable », a ajouté le conférencier qui précise que l’excrétion azotée baisse de -8 % pour chaque point de protéine ingérée en moins. Le travail d’Ermias Kebreab a consisté en une analyse du cycle de vie de rations porcs et volailles avec ou sans acides aminés de synthèse, avec les conclusions suivantes : l’utilisation d’acides aminés de synthèse réduit les émissions de gaz à effet de serre de -56 % et -54 % chez les porcs et les volailles, avec en parallèle une réduction du potentiel d’eutrophisation de -35 % en porcs et -49 % en volailles. « On estime que l’utilisation d’acides aminés de synthèse a permis d’économiser l’équivalent de 136 millions de tonnes de CO2 en 2012, et on pourrait en économiser jusqu’à 146 Mt à l’horizon 2050 », conclut le conférencier.

La présentation suivante de John Htoo, directeur technique porc chez Evonik, a complété celle d’Ermias Kebreab sur le thème : « Non à l’azote : un concept intégré de ration basse en protéine qui peut améliorer l’efficacité alimentaire et minimiser l’impact environnemental de la production porcine. Le niveau de protéine brute des rations porcs peut être baissé d’au moins deux points sans affecter les performances et la qualité des carcasses de porcs complémentés en acides aminés de synthèse. La formulation de tels régimes bas en protéines brutes permet d’en réduire le coût tout en améliorant leur impact environnemental. Ces régimes à taux de protéine brute réduit peuvent être associés à des probiotiques et à des fibres pour améliorer la santé intestinale et l’efficacité nutritionnelle des rations. » En moyenne, une baisse d’un point de protéine brute dans la ration entraîne une baisse d’environ -9 % de l’excrétion azotée et d’environ -12 % des émissions d’ammoniac. La réduction de deux points du taux de protéine brute des 55 millions de porcs produits en Allemagne s’accompagnerait d’une réduction potentielle de 50 000 tonnes d’excrétion azotée (7 millions de tonnes en moins de lisier) et de 2,5 Mt de CO2 (11 % de réduction du potentiel de réchauffement global).

Vers une Europe autosuffisante en protéines

Ruud Tijssens, directeur des affaires d’Agrifirm, a lancé le ballet des conférences le deuxième jour sur le thème du mondial au local, vers une autosuffisance européenne pour l’alimentation animale. Détenue par 17 000 agriculteurs néerlandais, la coopérative Agrifirm compte 35 usines d’aliments en Europe, Asie du Sud Est et Amérique latine, avec des ventes dans 97 pays. Elle emploie 3 100 personnes dans le monde pour un chiffre d’affaires de 2,2 milliards d’euros en 2016. « Après avoir importé du soja d’Amérique centrale et du Sud pendant des décennies pour des raisons économiques, il existe de plus en plus d’initiatives enthousiastes de production locale de soja en Europe », a affirmé Ruud Tijssens qui a posé la question suivante à l’assemblée : l’industrie de l’alimentation animale européenne peut-elle être autosuffisante en protéines ? « On oublie souvent que les céréales fournissent une partie non négligeable des protéines dont a besoin l’industrie européenne de l’alimentation animale, et elles ont représenté en 2015-2016, 18 Mt de protéines brutes », a précisé le conférencier qui a détaillé ensuite la répartition des sources de protéines utilisées par l’Europe des 28 en 2016-2017 en alimentation animale : si la farine de soja arrive en tête avec 30 % du total, suivie de la farine de colza (10 %) et de la farine de tournesol (5 %), les céréales occupent une place non négligeable de ce tableau, avec le blé (1 3 %), l’orge (9 %), le maïs (3 %) et les autres céréales (7 %). « Pourquoi y a-t-il tant de discussions sur l’autosuffisance en soja de l’Europe ? », s’interroge Ruud Tijssens. « Le consommateur n’a pas confiance dans la façon dont nous travaillons et les débats actuels ont plusieurs moteurs, répond le conférencier. La déforestation, l’appauvrissement du globe en matières premières et minéraux et le développement des marchés non OGM. » Treize pays européens ont signé, les 17 et 18 juillet derniers, une déclaration sur le soja européen avec en tête des débats la Hongrie et l’Allemagne. « Le soja reste un élément clé de l’élevage européen et la farine de soja reste la protéine iléale digestible la plus économique », martèle le conférencier qui estime que faire du soja en Europe n’est pas une question de technique mais de prix. Depuis quatre ans, Agrifirm travaille sur un projet de culture du soja aux Pays-Bas, avec un total de 400 hectares en 2017. « Nous payons ce soja 500 dollars/tonne au producteur car l’industrie néerlandaise de l’alimentation animale est prête à payer une prime pour ce soja non OGM », ajoute Ruud Tijssens qui cite ensuite l’expérience de Danube Soja qui annonce représenter en 2016, 9,3 Mt de soja en Europe, mais en y incluant l’Ukraine. « D’ici 2025, Danube Soja table sur une production de 14,4 Mt de soja », ajoute le conférencier qui cite ensuite l’exemple de la Pologne qui, en 2006, a publié une feed law (une loi sur l’alimentation animale) dont l’article 65 prévoit l’obligation pour les fabricants d’aliments de n’utiliser que des matières premières non OGM d’ici le 1er janvier 2019. L’association polonaise des fabricants d’aliments du bétail est actuellement en discussion avec le gouvernement polonais pour que cette loi soit progressivement appliquée (10 % de produits non OGM en 2019 et 100 % d’ici 2027). « Comment définir l’alimentation animale européenne et où sont les frontières de l’Europe », questionne Ruud Tijssens qui estime que l’industrie européenne de l’alimentation animale est en pleine mutation et que l’objectif d’autosuffisance en protéines est réalisable.

Wendy Rauw, Inia : « Prendre en compte le bien-être animal au-delà de l'efficacité alimentaire. »

Wendy Rauw, Inia : « Prendre en compte le bien-être animal au-delà de l’efficacité alimentaire. »

Efficacité alimentaire et bien-être animal

Dans la présentation suivante, Wendy Rauw, chercheuse espagnole à l’Inia (Institut national de recherche et de technologie agricoles et alimentaires), s’est intéressé à la façon de concilier productivité durable élevée et bien-être animal. « Au-delà de l’efficacité alimentaire qui est un élément clé de la production animale, les producteurs doivent aussi prendre en compte les questions de bien-être et d’environnement qui ont également leur rôle à jouer dans l’équilibre économique des exploitations », affirme en introduction Wendy Rauw. « Un équilibre doit être trouvé entre l’efficacité alimentaire et la robustesse des animaux », ajoute la conférencière qui présente ensuite le projet européen SusPig qui vise à concilier une production porcine durable tout en améliorant l’efficacité alimentaire. Neuf partenaires de recherche européens (en provenance d’Espagne, de Norvège, de France, du Royaume Uni, de Suède), mais aussi des États-Unis et d’Australie participent à ce projet qui s’intéresse à la façon de valoriser des matières premières disponibles localement : coproduits issus de la production d’éthanol pour les États-Unis, colza en Norvège et légumineuses en Espagne. « Une production durable devrait davantage prendre en compte le bien-être animal, ainsi que des sources d’approvisionnement locales en protéines, dans la mesure où les consommateurs sont prêts à payer le prix de cet équilibre », conclut Wendy Rauw.

Protéines microbiennes

La présentation suivante, une révolution de l’alimentation animale : comment les sources de protéines microbiennes vont créer un futur durable, a été proposée par Margareth Øverland, à la fois professeur de nutrition à l’université norvégienne des sciences de la vie, et directrice de Foods of Norway, un centre de recherche basé sur l’innovation. Depuis vingt ans, le travail de Margareth se concentre sur le développement de nouveaux ingrédients alimentaires produits à partir de ressources naturelles renouvelables telles que la biomasse des arbres, les micro-algues marines ou les coproduits d’animaux ou de poissons. Travaillant avec 18 partenaires industriels et doté d’un budget de 25 millions d’euros par an, Foods of Norway est un centre de recherche multidisciplinaire, créé en 2015, visant à créer de nouveaux ingrédients pour les secteurs de l’élevage et de l’aquaculture norvégiens.

« L’aquaculture est en plein développement dans le monde et ce secteur a besoin de nouvelles sources de protéines », a introduit Margareth Øverland. Parmi les pistes explorées par cette dernière, les ressources alimentaires protéiques microbiennes telles que les bactéries ou les levures, constituent une alternative d’avenir. « La farine de bactérie a un profil en acides aminés comparable à celui de la farine de soja », a ajouté la conférencière qui a présenté ensuite les résultats de nombreux essais réalisés par l’université norvégienne des sciences de la vie. Ces essais ont démontré que la farine de bactéries, approuvée par l’Europe en 2009 (Règlement (EC) N° 767/2009) peut représenter une source protéique de qualité et sans risque sanitaire pour différentes espèces animales (porcs, volailles de chair, saumons). Cette farine de bactéries a par ailleurs un effet positif sur la santé des poissons en prévenant l’inflammation intestinale. « Ces ressources alimentaires microbiennes ont l’avantage d’être produites indépendamment des conditions climatiques et sans concurrencer les terres arables », a résumé Margareth Øverland.

Depuis deux ans, Foods of Norway développe également d’autres recherches innovantes valorisant la lignine de la biomasse forestière pour produire des levures pour l’alimentation animale. À partir d’une tonne de biomasse, le process industriel permet de produire 0,65 tonne de sucre et 0,26 tonne de levures. « Nous travaillons sur de nouvelles enzymes pour améliorer l’efficacité du process », a expliqué Margareth Øverlan. Les levures contiennent des composants bioactifs venant réduire l’inflammation de l’intestin grêle des saumons dans les régimes riches en soja.

Alternatives à la farine de poisson

Dans l’intervention suivante, Beyhan de Jong, analyste associé chez Rabobank, s’est intéressé au développement d’ingrédients alimentaires alternatifs dans un contexte volatile concernant l’offre en farine de poisson. « L’aquaculture est le premier consommateur de farine et d’huile de poisson », a débuté Beyhan de Jong. Les chiffres présentés par cette dernière montrent en effet que l’aquaculture représente 70 % de la consommation mondiale de farine de poisson en 2015, suivie du porc (22 %). Le taux d’inclusion de la farine de poisson dans les formules pour saumons n’a cessé de baisser, passant de 69 % dans les années 1990, à 31 % en 2015, avec des perspectives à 10 % dans les années à venir. Le Pérou reste le principal pays fournisseur de farine de poisson dans le monde, avec d’importantes variations de production liées aux conditions climatiques, et on assiste à une remontée des prix depuis décembre 2017 suite à une mauvaise saison de pêche. « Les formulateurs, innovateurs et investisseurs s’intéressent donc avec raison depuis quelques années aux alternatives à la farine de poisson, tels que la farine d’insecte, les protéines bactériennes ou les algues », affirme Beyhan de Jong qui cite ensuite plusieurs expériences comme celle de Protix qui a lancé le 6 février 2018 aux Pays-Bas, le premier saumon nourri à la farine d’insecte. D’autres initiatives existent comme celle du norvégien Leroy ou du chilien Verlasso qui ont lancé tous les deux un saumon nourri à partir de micro-algues. Les protéines bactériennes, un secteur avec moins d’acteurs que dans les micro-algues, devraient également se développer selon la conférencière qui cite deux investissements récents dédiés à l’aquaculture, dont une unité pilote de Calysta au Royaume-Uni et une unité de production d’Unibio au Danemark.

Philippe Caldier

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