Paul Engler : « Nous associons une connaissance scientifique aux produits naturels. »

LabCom FeedInTech : « Un axe de recherche novateur »

Associant la société Nor-Feed et l’université d’Angers, le LabCom FeedInTech a été inauguré début septembre. Dans un entretien, Paul Engler, responsable recherche et développement de la PME angevine, explique les enjeux.

En 2013, l’Agence nationale de la recherche (ANR) a créé le dispositif LabCom, laboratoire de recherche commun entre une unité académique et une entreprise. En cinq ans, une centaine de LabCom ont été labellisés par l’ANR, dont une dizaine en région Pays de la Loire. C’est le cas du LabCom FeedInTech. Inauguré début septembre, celui-ci associe la PME Nor-Feed (NDLR : sept millions d’euros de chiffre d’affaires en 2017), située à Beaucouzé (Maine-et-Loire), et le Sonas, unité de recherche de l’université d’Angers. Le projet a été monté avec l’appui de la société d’accélération de transfert de technologies Ouest Valorisation et a été labellisé par Végépolys, pôle de compétitivité. Dans un entretien, Paul Engler, responsable recherche et développement des extraits de raisin chez Nor-Feed, décrit la philosophie du projet.

Paul Engler : « Nous associons une connaissance scientifique aux produits naturels. »

Paul Engler : « Nous associons une connaissance scientifique aux produits naturels. »

La Revue de l’alimentation animale : Qui sont précisément les deux partenaires du LabCom FeedInTech et qu’est-ce qui les a incités à créer ce laboratoire commun ?

Paul Engler : Nor-Feed vend des ingrédients actifs à des prémixeurs et des fabricants d’aliments : nos clients ont besoin d’avoir un maximum d’informations sur nos produits. Cela nécessite la mise en place d’essais. Objectif : caractériser nos produits et prouver leur efficacité. Nous sommes sur des plantes et des extraits de plantes : notre travail consiste à standardiser ce naturel afin que nos clients n’aient pas à gérer de variabilité. Cela suppose une connaissance fine des composés actifs qu’on peut retrouver dans les plantes et les extraits de plantes. Et c’est pourquoi Nor-Feed a commencé à travailler avec le Sonas il y a une dizaine d’années. (…) Sonas est un acronyme qui signifie Substances d’origine naturelle et analogues structuraux. C’est une unité recherche de l’université d’Angers, un laboratoire de pharmacognosie. Pour schématiser, c’est la science qui étudie les métaboliques secondaires des plantes. Ainsi, pour une plante donnée, le Sonas extrait toutes les molécules possibles, les sépare les unes des autres et regarde la structure de celles-ci. Objectif : identifier celles qui sont connues et celles qui sont nouvelles. S’agissant des secondes, le laboratoire cherche à caractériser leur activité potentielle. Pour cela, il y a une batterie de tests : antioxydant, anti-inflammatoire, anticancéreux, etc. Lorsque le Sonas trouve de nouvelles molécules actives, il transmet l’information aux laboratoires situés en aval : l’unité de recherche angevine travaille beaucoup avec l’industrie pharmaceutique, l’industrie cosmétique et l’industrie agroalimentaire. La nutrition animale, c’est quelque chose qu’elle a découvert à travers ses partenariats avec Nor-Feed.

RAA : Justement, depuis que votre entreprise travaille avec le Sonas, quels résultats avez-vous obtenu ? Et en quoi ce nouveau partenariat permettra-t-il d’aller plus loin ?

P. E. : Le partenariat entre le Sonas et Nor-Feed a démarré en 2008 via un projet collaboratif régional qui a débouché sur une thèse Cifre* d’Alexandre Budan. Après avoir étudié plus de 2 500 plantes contenant des saponines, il en a sélectionné une douzaine. Chez Nor-Feed, cela a débouché sur la création de produits réduisant les émissions de méthane chez les bovins. Ensuite, j’ai démarré ma propre thèse. Celle-ci était consacrée aux extraits de raisins de Nor-Feed. Mon travail s’articulait autour de deux axes. Premièrement, la mise au point d’une méthode de dosage. En effet, nous recommandons des doses qui vont de cinq à cent grammes par tonne d’aliment complet. Or dans le cadre des dossiers d’enregistrement européens pour les additifs, il faut être capable de fournir une méthode de dosage la plus fine possible. L’enjeu : doser avec précision cinq grammes de notre extrait de raisin dans une tonne d’aliment complet. En termes d’image, cela correspond à une cuillère à café dans une cuve de mille litres ! Il a donc fallu définir des phytomarqueurs, c’est-à-dire des molécules qui soient spécifiques à notre extrait de raisin. En termes d’échelle, ce n’est plus une cuillère à sucre, c’est un grain de sable qu’il faut être capable de chercher dans une cuve de mille litres ! Ce travail sur le volet analytique a débouché sur le dépôt d’un brevet pour la méthode que j’ai mise au point. À côté de cela, il y avait un aspect in vivo: en lien avec l’Institut national de la recherche agronomique, j’ai mis en place des essais de poules pondeuses et de truites arc-en-ciel. Dans le cadre du partenariat avec le Sonas, j’avais tout une partie analyse métabolomique des œufs de truites et de poules issus de ces essais.

RAA : Pouvez-vous préciser ce qu’est une analyse métabolomique ?

P. E. : Typiquement, on prend un œuf dont on extrait toutes les molécules et on regarde les différences entre des œufs issus d’animaux supplémentés ou non-supplémentés. Cela permet d’identifier des aspects métaboliques de notre extrait de raisin mais aussi éventuellement de mettre en lumière des modes d’action ou de prouver l’efficacité du produit. À la fin de ma thèse, en 2016, le Sonas a proposé à Nor-Feed de concrétiser ce partenariat qui commence à s’inscrire dans la durée à travers la création d’un laboratoire commun. Nor-Feed était partant : nous travaillons avec des experts des molécules et composés actifs naturels. Quant au Sonas, il diversifie son champ de recherches vers la nutrition animale. On a élaboré un dossier et l’ANR a validé ce projet de LabCom en 2017 : nous avons commencé à travailler dans la foulée.

RAA : En quoi ce LabCom répond-il à un enjeu économique et sociétal fort ?

P. E. : L’enjeu économique est relativement simple : la connaissance des produits Nor-Feed qui sera dégagée à travers les différents projets de recherche renforcera notre expertise sur les produits naturels et leur application en alimentation animale. Et cette expertise sera partagée avec nos clients à travers la distribution de nos produits. (…) Les solutions naturelles en alimentation animale se développent et travailler avec le Sonas place Nor-Feed comme acteur de référence sur ce marché puisque nous standardisons nos produits. Par exemple, sur le marché du raisin, on trouve de tout : des gens qui vendent du marc de raisin. D’autres parlent d’extraits de raisin. D’autres encore, à l’image de Nor-Feed, parlent d’extraits de raisin standardisés. Nous associons une connaissance scientifique aux produits naturels de manière à ce que les gens aient confiance en ceux-ci. Quant à l’enjeu sociétal, cela concerne le développement de la connaissance des produits naturels qui ont un impact sur l’environnement : précédemment, j’ai parlé de la réduction des émissions de méthane chez les ruminants. Autre exemple : la réduction de l’ammoniaque dans les déjections des différents animaux (poissons, porcs ou volailles). Cela passe également par l’amélioration de la qualité des produits finis. Par exemple, à travers notre extrait de raisin et pour différentes espèces (bovin, porc, volaille et poisson), on a montré une amélioration de la qualité de la viande chez les animaux supplémentés. Conséquence : le consommateur final aura un produit de meilleure qualité. Par ailleurs, l’expansion du LabCom permettra à Nor-Feed de se développer et donc d’employer des gens pour accompagner sa croissance.

RAA : De quelle manière ce laboratoire fonctionnera-t-il au niveau de ses moyens techniques et humains ?

P. E. : Sur ce point, le LabCom est une entité dématérialisée. Nor-Feed et le Sonas sont à 500 mètres l’un de l’autre. Et, dans ce LabCom, on a alloué une partie du temps des chercheurs du Sonas et une partie du temps des ingénieurs de Nor-Feed. Par ailleurs, un ingénieur dédié consacre la totalité de son temps aux problématiques de recherche de ce laboratoire commun. En outre, un doctorant Cifre travaillant sur les extraits de citrus effectue sa thèse dans le cadre de ce laboratoire commun. Au fur et à mesure que son activité se développera, on envisage également de faire grandir l’équipe de la structure.

RAA : Quels seront vos axes de recherche ?

P. E. : Ils sont au nombre de trois. Le premier concerne la caractérisation des produits. Aujourd’hui, comme je le disais, on travaille avec des produits naturels. L’objectif pour Nor-Feed, à travers la collaboration avec le Sonas, c’est de bénéficier de l’expertise de ce dernier, de sa connaissance des produits naturels et de tous ses équipements analytiques. L’enjeu : mieux comprendre nos produits et les différentes molécules actives qui les composent. Il s’agit également d’améliorer notre sourcing et la standardisation de nos produits. Un aspect porte sur le dosage à travers la mise en place de méthodes d’analyses et de quantification de nos produits dans l’aliment fini. Précédemment, je citais l’exemple de ce que j’avais fait pendant ma thèse sur l’extrait de raisin. C’est quelque chose que nous envisageons de faire pour l’ensemble des produits Nor-Feed. J’ai mis deux ans et demi pour mettre au point cette méthode d’analyse. Mais dans ce cas, entre le moment où on réceptionne l’échantillon et le moment où on est capable de donner un résultat, il faut environ une semaine : cela ne convient pas pour des analyses en routine. Or cela est nécessaire. Le deuxième axe de recherche portera sur les « bioessais». Cela viendra en soutien des essais in vivo que nous réaliserons afin de prouver l’efficacité de nos produits. Ainsi, on aura un côté métabolomique, à l’image de ce que j’avais fait pendant ma thèse sur des échantillons biologiques collectés dans le cadre d’essais in vivo réalisés par Nor-Feed. L’enjeu : mieux comprendre les modes d’action du produit et, éventuellement, découvrir de nouvelles applications à celui-ci. Le troisième axe de recherche est un peu plus novateur : la modélisation biologique. Nous voulons voir s’il y a un parallèle entre un modèle insecte in vivo et un modèle animal classique au niveau de la réponse à différents produits. En fonction des corrélations qu’on trouvera, l’enjeu est le suivant : au lieu de mettre en œuvre un essai lourd avec des centaines de poulets, faire la même chose avec des insectes. Sur le plan économique, l’opération sera moins coûteuse mais elle donnera des indications pour les preneurs de décisions dans différentes industries.

RAA : Dans quelle mesure ce partenariat entre votre entreprise et le Sonas permettra-t-il de valoriser les recherches que vous effectuerez ?

P. E. : La valorisation des recherches se fera sur deux aspects. Pour le premier, nous le faisons déjà à Nor-Feed mais fonctionner avec un partenaire institutionnel l’accentuera : nous publierons les résultats de nos recherches dans des revues scientifiques ou sous forme d’exposés dans des congrès. En parallèle, il y aura la valorisation technique et économique à travers la communication que Nor-Feed fera autour de ses produits.

RAA : L’ANR finance le LabCom à hauteur de 300 000 euros sur trois ans : cette somme est-elle suffisante pour mener des projets de recherche ? Et que se passera-t-il au bout de ces trois ans ?

P. E. : La subvention de l’Agence nationale de la recherche est destinée à lancer le LabCom. Nous envisageons d’acquérir une HPLC (NDLR : chromatographie liquide haute performance) couplée à la spectrométrie de masse. Cela permettra d’avoir une analyse extrêmement fine des échantillons biologiques ou végétaux. Et rien que pour cet investissement, on est au-delà de 300 000 euros ! Nor-Feed s’est engagé à financer le LabCom pendant au moins deux années supplémentaires. Et, à terme, à travers des partenariats de recherche, la participation à des projets collaboratifs ou la valorisation de brevets qui seront déposés, l’objectif est que le LabCom devienne indépendant financièrement.

Propos recueillis par Gilles Hardy

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