Convention Coop de France NA : « Un contraste entre le Nord et le Sud de l’Europe »

Les réponses des États membres de l’Union européenne aux attentes des consommateurs en matière de produits animaux ont alimenté les débats lors de la convention de Coop de France Nutrition animale, en novembre dernier à Paris.

Le 9 novembre dernier, Coop de France Nutrition animale a organisé sa convention. Celle-ci s’est déroulée à Paris, dans les locaux de l’assemblée permanente des chambres d’agriculture. Le thème de la journée : Productions animales et société : recréer une histoire commune. Les deux tables rondes ont mis en relief la manière dont les États membres de l’Union européenne s’organisent pour répondre aux attentes de leurs citoyens et consommateurs en matière de produits animaux. À l’issue des débats, nous avons interrogé Christine Roguet, chef de projet à l’Ifip-Institut du Porc. Entretien.

Christine Roguet, chef de projet à l’Ifip-Institut du Porc : « Les productions porcines et avicoles cumulent toutes les critiques. »

Christine Roguet, chef de projet à l’Ifip-Institut du Porc : « Les productions porcines et avicoles cumulent toutes les critiques. »

La Revue de l’Alimentation animale : En France, l’élevage suscite des débats de société : quelle en est la nature et quels enjeux cela soulève-t-il ?

Christine Roguet : Les médias se font l’écho d’un certain nombre de débats de société autour de l’élevage depuis quelques années. Pour en comprendre la nature, nous avons réalisé une trentaine d’entretiens auprès des acteurs des filières, des associations, de journalistes et de distributeurs. Objectif : savoir quel regard ils portaient sur l’élevage. Les points qui posent question. Leurs arguments et modes d’action. L’analyse de ces entretiens et de la littérature nous a conduits à répartir la multitude des points de débat en quatre registres.

Premièrement, les impacts environnementaux : émissions de gaz à effet de serre ; pollution des sols et de l’eau ; utilisation des OGM et du soja ; accaparement des terres ; impacts locaux : émissions de bruits, d’odeurs et de germes. Deuxièmement, le bien-être animal, avec plus précisément trois sous-thèmes. Tout d’abord, la définition du bien-être animal. Les associations font la distinction entre celui-ci, c’est-à-dire des conditions d’élevage conformes aux besoins de l’animal, et la protection animale, autrement dit, les réglementations veillant à ce que l’animal soit dans des conditions satisfaisantes pour lui permettre de produire au mieux. Le deuxième aspect relatif au bien-être animal concerne les conditions de logement. L’accès à l’air libre constitue la grosse problématique. Il y a aussi la surface par animal, le type de sol, l’enrichissement du milieu de vie par de la paille, des matériaux manipulables, etc. Troisième point en débat : les inventions douloureuses. C’est la question de la castration et de la coupe de la queue des porcs, de l’écornage des bovins ou de l’épointage du bec des poules. Troisième registre de débats : les risques pour la santé humaine et animale, avec notamment la question de l’antibiorésistance, mise en lien avec une utilisation excessive d’antibiotiques en élevage. La critique porte aussi sur les risques d’épizooties (ESB, fièvre aphteuse, peste porcine, etc.) et de zoonoses, accrus par la concentration des élevages. En définitive et c’est le quatrième registre, cette multitude de micro-controverses s’agglomère dans une critique d’ensemble d’un modèle d’élevage jugé trop intensif et industriel, caractérisé par une concentration géographique et structurelle forte.

RAA : Qu’est-ce qui a poussé l’Ifip à s’intéresser à ces questions ?

C. R. : Depuis 2012, l’Ifip a pris la tête de projets de recherche multifilières sur l’acceptabilité sociétale des élevages car la filière porcine est, avec la filière avicole, la première cible des critiques. À une échelle globale, autour des quatre registres de débats que je viens de vous exposer. Et à une échelle locale, avec de nombreux conflits lors de projets d’élevages. Analyser et comprendre ces débats de société autour de l’élevage nécessitent des compétences et méthodes sociologiques que nous sommes allés chercher auprès de trois équipes de sociologues. Dans la filière herbivore, l’épisode de l’ESB avait été un déclencheur pour se doter de telles compétences et apporter des réponses à la société pour regagner sa confiance.

RAA : Pour quelles raisons les filières porcines et avicoles cristallisent-elles autant les critiques ?

C. R. : Toutes les filières animales sont sujettes à des critiques mais pas forcément sur les mêmes thèmes ni avec la même intensité : vivant en pâturage, les vaches allaitantes ne suscitent guère de débat autour du bien-être animal. En revanche, elles sont très critiquées pour les émissions de gaz à effet de serre. Les controverses autour de l’élevage laitier s’amplifient avec l’agrandissement des élevages, la robotisation de la traite, l’absence de pâturage, la maximisation des performances zootechniques, causes de mammites, etc. Les productions porcines et avicoles cumulent toutes les critiques : pollutions, odeurs, claustration, fortes densités, pratiques douloureuses et antibiorésistance. Enfin, pour certaines parties prenantes aux débats, elles incarnent l’intensification et l’industrialisation de l’agriculture et ses travers : maximisation de la productivité des intrants, des truies, des aliments, des bâtiments et du travail par le confinement des animaux, la densité, la sélection génétique et les traitements médicamenteux ; procédé industriel de production par la segmentation des tâches et l’automatisation, associé à une mutation du métier d’éleveur.

RAA : Dans les autres pays d’Europe, les questionnements sont-ils les mêmes ?

C. R. : Une fois la situation française bien décrite, nous avons voulu savoir ce qu’il en était dans les autres pays membres de l’Union européenne. Par curiosité intellectuelle. Et surtout par intérêt économique et réglementaire puisque nous sommes dans un marché unique. Comment évoluent les demandes des citoyens et des consommateurs chez nos voisins ? Comment y répondent les différents acteurs, filières, recherche, pouvoirs publics et associations ? Avec quelles conséquences sur les modes d’élevages et les marchés ? Des évolutions réglementaires sont-elles à attendre à l’échelle européenne au vu des évolutions nationales ? Nous avons étudié cinq pays en cherchant le contraste entre le Nord et le Sud de l’Europe, afin de tester l’existence d’un gradient de préoccupations envers l’élevage. Nous avons enquêté sur l’Allemagne, le Danemark et les Pays-Bas. Outre-Rhin et au Danemark, nous avons rencontré les principales associations de protection des animaux et de l’environnement ainsi que les principaux acteurs des filières. Aux Pays-Bas, nous avons essentiellement travaillé sur la base de la littérature, sachant que nous avons des contacts très réguliers avec ce pays. Au Sud, nous avons réalisé des enquêtes en Italie et en Espagne. Nos travaux confirment l’existence d’un gradient de préoccupations du Nord au Sud avec des débats très vifs dans le Nord de l’Europe, la France occupant une place intermédiaire. En Italie, les débats portent sur la sécurité sanitaire, la qualité des produits et l’effet de la consommation de viande sur la santé. Dans la péninsule ibérique, les débats sont quasi inexistants. Sur la nature des débats, au Nord de l’Europe, on retrouve à peu près tout ce qu’on a dit sur les quatre registres : bien-être animal, environnement, sanitaire et modèle d’élevage. S’y ajoutent de petites spécificités. Par exemple, la taille des élevages suscite de vifs débats aux Pays-Bas et en Allemagne mais pas du tout au Danemark. Pourtant, ce dernier est l’un des pays qui a les plus grands élevages. On observe également une forte sensibilité à l’éthique animale, en tout cas parmi les associations, qui demandent avec un certain succès l’interdiction de pratiques comme la suppression d’animaux pour des raisons économiques : poussins mâles en volailles de ponte, veaux mâles en filière laitière, etc.

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G. Hardy

Retrouvez l’intégralité de l’article dans la RAA 702 – Décembre 2016

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