A. Thomas (Snia) : "Le développement durable : un défi dans un contexte de compétition internationale des productions animales françaises"

Le Snia réunit son assemblée générale annuelle, le 4 juin au Mans, sur le thème : « L’alimentation animale pour des filières durables, jusqu’où peut-on aller ? » À cette occasion, le président Adolphe Thomas nous dit l’implication résolue des fabricants d’aliment dans le développement durable. Lequel constitue, à ses yeux un défi qui doit néanmoins s’inscrire dans la compétitivité des productions animales françaises et leur pérennité.

Stéphane Radet, directeur du Snia (à gauche) et Adolphe Thomas, président

La Revue de l’alimentation animale : Votre assemblée générale est centrée, comme celle de 2009, sur la question du développement durable. Pourquoi y revenir ?

Adolphe Thomas : Ce ne sera évidemment pas une redite de 2009. L’an passé, nous avions lancé la réflexion, et écouté notre environnement professionnel. Nous avions constaté que le développement durable est un processus continu, dont les actions s’agissant de l’industrie de la nutrition animale ont démarré bien avant que l’on ne commence à en parler.

Nos échanges en 2009 avaient permis d’en définir les enjeux en termes de protection de l’environnement et de préservation des ressources tout en inscrivant les actions à conduire dans un objectif de pérennité de nos activités. En douze mois de réflexion et de travail, nous avons identifié ce qui constitue les éléments de la durabilité pour notre métier. Preuve de l’implication de nos adhérents : le nombre de fabricants d’aliment ayant réalisé des analyses de cycles de vie (ACV), qui confirment que notre industrie est peu polluante et que l’impact environnemental de l’aliment dépend de sa composition et donc de celui des matières premières. En même temps, nous devons tenir compte des réalités économiques, sans perdre de vue que la sécurité alimentaire constitue, pour notre profession, un socle indéboulonnable. L’assemblée générale du 4 juin nous permettra donc de réaliser un premier bilan d’étape, de montrer comment le savoir-faire de l’industrie de la nutrition animale peut apporter des réponses concrètes et opérationnelles pour elles-mêmes et pour ses clients éleveurs.

Mais nous ne pouvons pas occulter que toutes ces initiatives s’inscrivent dans un environnement difficile et de plus en plus concurrentiel pour les filières animales françaises. Jusqu’où peut-on aller pour offrir des solutions pérennes, sources de progrès et sans fragiliser les entreprises ? À un certain moment, le choix d’une matière première permettant d’améliorer le bilan carbone d’un aliment lui fait perdre sa compétitivité sur le marché. Il est essentiel de mesurer les rapports coûts/bénéfices. Autrement dit, le développement durable a-t-il des limites ? C’est ce que nous explorerons au Mans. En tout cas, le développement durable doit être au service de la pérennité des entreprises. En pratique, cela signifie que le savoir-faire des fabricants d’aliment doit s’exprimer dans la diversité des réponses apportées aux cahiers des charges des clients éleveurs, qui eux-mêmes expriment la demande des filières animales et des consommateurs. Un consommateur prompt à revendiquer le bio, le non-OGM, les labels, mais qui fait ses courses dans le hard discount et sans nécessairement se soucier de l’origine du produit qu’il achète…

Serez-vous en mesure d’annoncer des initiatives concrètes le 4 juin ?

Nous allons exprimer clairement notre ambition et prendre nos responsabilités à travers une dizaine d’engagements concrétisant le savoir faire des fabricants, tant vis-à-vis des filières de productions animales que des consommateurs. Nous allons apporter des réponses en termes de performances, à tous les niveaux : de nos approvisionnements jusqu’aux programmes nutritionnels proposés aux éleveurs. Nous inscrirons ces engagements dans le contexte des enjeux concurrentiels sur les produits animaux.

S’agissant des approvisionnements des fabricants d’aliment, les modes de production du soja en Amérique du Sud sont parfois décriés. La France et l’Europe doivent- elles apprendre à s’en passer ?

S’en passer n’est pas réaliste, en réaliser une économie oui. Le soja est une source de protéine de grande qualité, dont certaines filières animales – en particulier en volaille – auraient le plus grand mal à s’affranchir. En revanche, nous ne sommes pas indifférents, ni à ses conditions de production, ni à son empreinte carbone. C’est le sens de la participation de notre fédération européenne, la Fefac, à la table ronde internationale sur le soja durable (RTRS). Quoi qu’il en soit, notre dépendance au soja tend à diminuer. La France en utilise proportionnellement moins que ses partenaires européens. Nous disposons de quantités croissantes de tourteaux de colza et de drêches de céréales que nous incorporons toujours plus dans les aliments grâce aux recherches de nos nutritionnistes. Nous avons accompagné l’interprofession des protéagineux (Unip) dans la préparation du plan protéines lancé, l’an passé, par le gouvernement. Ce plan commence à porter ses fruits, à en juger par l’accroissement des surfaces en pois.

Cela étant, il faut rappeler qu’une matière première est retenue en formulation si plusieurs conditions sont réunies : une sécurité sanitaire, un intérêt zootechnique, un prix compétitif, une disponibilité suffisante. Le fabricant d’aliment a besoin d’une vaste palette de matières premières pour composer la meilleure recette et pour rendre le meilleur service. La France gagnera une plus grande indépendance en protéines végétales si la ressource est là, proche de chez nous. N’utilisons-nous pas depuis toujours les coproduits de la meunerie, de l’agro-industrie et, depuis quelques années, ceux des biocarburants ? Ce sont autant d’importations de produits de substitution des céréales en moins. Donc une empreinte carbone et une traçabilité améliorées, un tissu économique et donc des emplois sur le territoire. Tous les ingrédients de la durabilité !

Quel regard portez-vous sur la situation économique et financière des filières d’élevage ?

Elles ne sont pas en très bonne santé. La situation est structurellement préoccupante dans le secteur porcin, où les encours exposent parfois dangereusement certains fabricants d’aliment. Malheureusement, je ne vois pas ce qui pourrait s’améliorer à court terme dans cette filière. La volaille a trouvé un meilleur équilibre, mais au prix d’une baisse des mises en place, surtout en dinde. En lait, la situation reste fragile, en dépit de la légère reprise actuelle. La crise économique actuelle occasionne une légère érosion des ventes de produits animaux et influence les comportements alimentaires vers des produits plus basiques. Plus préoccupant encore, nous importons de plus en plus de produits animaux. Pas tellement des pays tiers en définitive, mais surtout d’Europe : Pays-Bas, Belgique, Allemagne… Nous avons sournoisement perdu en compétitivité par rapport à nos voisins. Mais il semble qu’une prise de conscience politique soit en cours. Face à de tels enjeux internationaux, les filières ne peuvent pas agir seules. Nous devons recréer de la performance. Il reste des marges de progrès. Si nous ne les exploitons pas collectivement, l’élevage français ira inéluctablement vers la décapitalisation.

Pensez-vous que la loi de modernisation agricole, qui va prochainement être discutée au Parlement, apportera des solutions ?

Nous faisons partie des métiers qui prennent pleinement en compte leur dimension agricole, ne serait-ce qu’en raison de notre grande proximité avec les éleveurs. À ce titre, nous sommes attentifs à la future loi de modernisation. Celle-ci nous apparaît utile en ce sens qu’elle prend en compte la compétitivité, la régulation des marchés, l’organisation des filières. Ce sont des éléments structurants. Il a aussi été beaucoup question de contractualisation au cours des débats préparatoires. Cette notion n’est en rien nouvelle pour nous. Le fabricant d’aliment la pratique au quotidien depuis longtemps, dans sa politique d’achats de matières premières en amont, aussi bien qu’à l’aval quand il organise, par exemple, les plannings d’enlèvement des volailles en élevage. Encore faut-il être attentif aux spécificités de chaque filière et assurer à l’éleveur qu’il conservera le libre choix de son système. La loi de modernisation agricole fournit également au législateur l’opportunité de réviser les vieilles règles de l’intégration, aujourd’hui obsolètes et inadaptées à la période actuelle. Nous devons rester vigilants sur ce point.

La réglementation des délais de paiement a changé l’an passé. Quel premier bilan les fabricants d’aliment en tirent-ils ?

L’accord sectoriel conclu dans l’agro-fourniture a constitué une bonne réponse en urgence pour éviter que trop d’entreprises ne se retrouvent hors législation. Avec le temps, on s’aperçoit que les délais de paiement peuvent avoir une influence sur l’organisation même de la contractualisation. Un exemple : quand l’aliment n’est payé qu’en fin de bande, les délais de paiement s’allongent exagérément. Mais il faut trouver des solutions.

La Fefac pronostique un « frémissement » des fabrications d’aliment en 2010 en Europe. Partagez-vous cette opinion ?

La production nationale d’aliments composés a chuté de 6 à 7 % en 2009. Le début 2010 n’est pas bien orienté, nous laissant craindre un nouveau repli cette année en France. La principale explication tient évidemment à une moindre demande de filières d’élevage en petite forme. Il est également probable que les cours très bas des céréales favorisent les fabrications à la ferme. Dans certains élevages en situation financière délicate, la recherche de bas prix d’intrants peut parfois prendre le pas sur la performance technique, le prix de revient du kilo de carcasse et en définitive sur la création de valeur pour l’éleveur. À moyen terme, cela peut être très déstabilisant pour un élevage voire une filière.

Faut-il alors s’attendre à une nouvelle vague de restructurations dans l’industrie de la nutrition animale ?

Notre industrie dispose de capacités de production excédentaires sur un marché structurellement en baisse. Nos clients, les éleveurs, traversent une passe difficile. Comment imaginer, dans ces circonstances, que les fabricants d’aliment couleraient des jours paisibles ? On le voit, tous les ingrédients sont réunis pour de nouvelles réorganisations, alliances et accords en tous genres. Si, heureusement, notre industrie échappe aux dépôts de bilan, il faut s’attendre à ce que la recherche de l’optimisation industrielle puisse se traduire par quelques fermetures de sites. Cela étant, il s’agit là d’un processus continu d’adaptation, qui a commencé il y a vingt ans. En aucun cas d’une restructuration violente comme ont pu le connaître d’autres secteurs industriels. Notre maillage du territoire, les coûts logistiques – souvent supérieurs aux coûts de fabrication – contribuent à amortir les conséquences de cette restructuration au niveau des éleveurs. Encore que la situation soit effectivement plus délicate dans les régions de très faible densité d’élevage.

On commence à évoquer, dans les cercles européens, un retour des protéines animales dans l’alimentation des monogastriques. Qu’en pensez-vous ?

Ce dossier s’entrouvre effectivement à Bruxelles. Et ce pour deux raisons. D’une part, les institutions ont mis en place un dispositif réglementaire strict pour garantir que les protéines animales transformées (PAT) ne posent pas de problème sanitaire. D’autre part, ces PAT peuvent représenter un élément de compétitivité pour les filières animales. Mais pour nous, ce n’est pas un dossier d’actualité, même si nous ne pouvons pas être absents des débats techniques sur le sujet. Regardez ce qui se passe avec les graisses animales. Leur réutilisation est possible depuis plusieurs années, même en ruminants. Pourtant, elles ne sont encore que très peu utilisées. Non seulement leur positionnement prix n’est pas forcément optimal, mais encore les cahiers des charges « Alimentation 100 % végétale et minérale » n’ont pas été revus pour la plupart. La grande distribution, comme les consommateurs, ne semblent pas demandeurs. Cela pour dire que si l’UE décidait de réautoriser les PAT en porc et en volaille, il faudrait qu’elles le soient dans des conditions adaptées aux filières et, au-delà, il faudrait encore convaincre la société toute entière. Nous y sommes attentifs car les conditions techniques d’utilisation impacteront sans doute nos usines, les transports, et plus généralement l’organisation des filières. C’est un dossier qui ne me semble pas pouvoir se régler très rapidement. En fait, tout se passe comme cela avait été annoncé dès 2001 : le dossier des PAT est abordé au cas par cas, filière par filière.

Le nouveau règlement européen sur la mise en marché et l’étiquetage des aliments pour animaux entrera en application le 1er septembre prochain. Votre industrie est-elle prête ?

Nous n’allons pas attendre le 1er septembre pour nous mettre en conformité avec la nouvelle législation. Le changement des règles d’étiquetage a été prévu, sur le plan technique, tant par nos entreprises que par la Commission européenne, laquelle doit publier, très prochainement, un règlement autorisant l’anticipation de la mise en application. Il reste pour autant beaucoup de travail à réaliser pour rendre certaines dispositions applicables (nouveau catalogue et notification des nouvelles matières premières,…). La Fefac, en lien avec le Copa-Cogeca, prépare un guide communautaire d’étiquetage. En France, le Snia, Coop de France Nutrition Animale et l’Afca-Cial mettent la dernière main à un mode d’emploi très opérationnel. Ce dossier fut et reste un lourd chantier mais il était nécessaire pour notre secteur d’activité et l’amélioration de l’harmonisation communautaire.

Partagez-vous la même sérénité en ce qui concerne les additifs, dont les producteurs doivent avoir déposé un nouveau dossier d’ici au 7 novembre 2010 ?

En ce domaine, nous ne pouvons pas nous permettre d’être confrontés à un réveil difficile. D’autant que certains additifs contribuent à leur manière à la durabilité de nos filières comme, à titre d’exemple, les enzymes, qui permettent une meilleure utilisation des matières premières et de moindres rejets dans l’environnement. Tous sont importants et sont essentiels dans le travail de formulation pour la sécurité, la qualité et, bien entendu, la compétitivité des aliments composés. Nous avons besoin de visibilité sur ce qui va se passer en novembre prochain. Pour l’heure, nous faisons au mieux grâce à une bonne coordination entre les intervenants. Des consortiums ont été constitués pour pérenniser certains additifs d’intérêt collectif. Mais nous ne savons pas jusqu’où les entreprises parties prenantes sont allées dans la défense de tel ou tel produit. Il faudra du pragmatisme de la part des institutions pour gérer les transitions.

Que pensez-vous de la mention « nourri sans OGM » qui pourrait faire son apparition sur certains produits animaux ?

Un décret est en préparation. Un certain nombre de filières sont en train de se positionner. Elles cherchent des solutions chez les fabricants d’aliment pour ne pas aller dans le mur. Le coup de massue économique actuel nous ramène à certaines réalités. Notre position reste inchangée : s’il doit y avoir une segmentation sur la nature OGM ou non des produits entrant dans l’alimentation des animaux, celle-ci devra se faire sur la base de la segmentation qui s’est développée avec la réglementation européenne et en tenant compte des réalités économiques et techniques. Le dossier du transport en camions de 44 tonnes n’en finit plus de ne pas déboucher… Nous avons certes constaté un certain décalage entre les actes et les paroles d’encouragement. Cela n’en reste pas moins un dossier essentiel pour la compétitivité de nos filières, qui s’inscrit par ailleurs dans leur durabilité. Nous avons le soutien du ministère de l’Agriculture. Le ministère des Transports doit bientôt adresser un rapport sur ce sujet aux parlementaires. Le dossier est même, semble-t-il, remonté jusqu’à la présidence de la République. Encore un peu de patience sans doute…

Les militants anti-viande se font de plus en plus présents. Cela vous inquiète-t-il ?

Nous ne pouvons pas laisser dire, sans réagir, que l’élevage détruit la planète ou que la viande serait mauvaise pour la santé. C’est un mauvais message, qui plus est erroné, que nous devons combattre avec l’ensemble des acteurs des filières. Par ailleurs, entendre que l’industrie de la nutrition animale desservirait la sécurité des filières animales, comme nous avons pu le lire dans un ouvrage scolaire destiné aux élèves de seconde et première, est pour nous inacceptable. Nous sommes en contact étroit avec l’éditeur, Nathan, pour que, dès la prochaine rentrée, une fiche pédagogique complémentaire soit distribuée aux élèves et aux professeurs. Cette affaire nous montre, en tout cas, que nous devons reprendre la parole, collectivement, pour défendre l’image de la nutrition animale et celle de l’élevage en général.

Propos recueillis par Benoît Contour,

La Revue de l’Alimentation Animale – Mai 2010 – N° 636

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