Webinaire Valorex : lin et féverole, la grande reconquête

La production de lin oléagineux en France est majoritairement organisée sous forme de fi lière, dans laquelle l’ensemble des acteurs progressent de concert. La féverole, candidate à fournir des protéines françaises non-OGM aux animaux d’élevage, pourrait suivre le même chemin. à travers deux récents webinaires, l’entreprise Valorex a réalisé un focus sur ces graines et sur les perspectives qui s’ouvrent à elles.

La France compte 20 000 à 25 000 ha de lin, dont 15 000 sous contrat avec Valorex. © Valorex

Il y a 25 ans, l’entreprise Valorex s’est positionnée en pionnière de la valorisation des graines oléoprotéagineuses françaises. Elle tient aujourd’hui encore un rôle essentiel dans la structuration des filières qui y sont associées. Alors que se multiplient les programmes en faveur de ces sources locales de nutriments, l’entreprise a fait un point sur deux espèces emblématiques des oléoprotéagineux : le lin et la féverole. Elle a organisé à cette fin deux webinaires, qui ont rassemblé environ 200 professionnels en mai et juin derniers.
S’il est une espèce dont le développement est étroitement lié à celui de Valorex, c’est bien le lin oléagineux. Guillaume Chesneau, directeur de la recherche, de l’innovation et du sourcing chez Valorex, évoque d’ailleurs « les trajectoires parallèles » de cette culture et de son entreprise au cours des 20 dernières années. En France, le lin revient de loin : en 2001, on n’en comptait plus que 3 000 hectares. Vingt ans plus tard, ce sont 20 000 à 25 000 ha qui sont récoltés chaque année. Dans le même temps, l’entreprise du « petit village gaulois » de Combourtillé (35), qui avait fait le choix de valoriser cette graine de lin, passait de 30 à 100 salariés.

Une Europe tributaire du marché mondial

La production française de lin représente 45 000 à 50 000 tonnes de graines par an, ce qui reste assez modeste au regard de la production mondiale de trois millions de tonnes. Dans leur tour d’horizon du marché, David Collichet et Stéphane Douabin, respectivement responsable commercial et responsable achats chez Valorex, ont rappelé que la production mondiale du lin était dominée par quelques grands géants : Kazakhstan (1 Mt), Russie (650 000 t), Canada (486 000 t), et Chine (340 000 t). Le leader de la production en Europe est le Royaume-Uni (62 000 t), suivi de la France (46 000 t). En dehors de ces deux pays, la production est quasi inexistante : l’Europe des 28 produit au total 157 000 t, alors qu’elle en consomme annuellement 600 000 t (premier consommateur mondial de lin). Stéphane Douabin précise que la culture du lin en Europe a pâti de l’arrêt des aides de la PAC aux oléagineux à partir de 2000. En Europe, la principale destination de ces graines de lin est la trituration pour la production d’huile, en particulier pour la peinture. Le marché de cette huile est très fluctuant. « Je n’ai jamais vu l’huile aussi chère que maintenant, à 1 800 €/t. Elle était à 600 €/t il y a encore six mois ! », souligne Stéphane Douabin. Son coproduit, le tourteau de lin, est valorisé en alimentation animale.

Le pari français de l’extrusion

Contrairement au reste de l’Europe qui fait de la trituration, la France a fait le choix de l’extrusion du lin. © Valorex

Alors que l’Europe triture le lin, la France a fait le choix de l’extrusion, domaine dont Valorex est devenu le leader français et a fortiori européen. Le « modèle français Valorex » se distingue aussi du modèle européen, qui repose beaucoup sur des importations, par la contractualisation de surfaces avec les producteurs : « On essaye de développer des productions à proximité des usines de transformation des graines » explique Stéphane Douabin. À ce jour, 15 000 ha de lin (sur 20 000 à 25 000 ha au total) en France sont sous contrat avec Valorex, qui entretient depuis des années des liens forts avec ses producteurs et associations de producteurs. « Nous faisons le lien depuis les producteurs jusqu’aux utilisateurs, de sorte que chacun s’y retrouve économiquement. » Cette contractualisation, autour d’un prix « constructif », a pour effet de lisser les à-coups du marché et d’assurer la sécurité de toute la filière, dans une vision à « long terme ».

Une filière qui avance groupée

La filière lin « à la française » ne repose pas uniquement sur cette sécurisation des approvisionnements et des prix. Son succès actuel et son développement futur sont aussi liés aux bénéfices agronomiques et environnementaux que peut apporter la culture de lin, qui se révèle une excellente tête de rotation. Les bénéfices pour la santé de ses acides gras oméga 3, tant pour les animaux qui les consomment que pour les humains qui consomment leurs produits, sont également prouvés de longue date. Cette prise en compte des multiples bénéfices, santé, zootechniques, agronomiques et environnementaux, pour tous les acteurs de la filière, constitue le coeur de la démarche collaborative Bleu Blanc Coeur. Elle rejoint la notion désormais à la mode de « One Health » (pour les hommes, les animaux et la planète). Le cahier des charges des contrats passés entre Valorex et les agriculteurs se conforme à cette vision globale de Bleu Blanc Coeur. Il se fonde sur des obligations de moyens et de résultats et garantit notamment la traçabilité totale des graines et des interventions aux champs, et des teneurs minimales en matières grasses et oméga 3.

La sélection franchit des caps

C’est donc dans le même sens de ces « bienfaits multiples du lin » que travaillent les sélectionneurs, faisant preuve d’un dynamisme assez remarquable au regard de la taille, relativement modeste, de la production. Plusieurs d’entre eux ont témoigné lors de ce webinaire, notamment Guillaume Bauchet, responsable amélioration variétale de Terre de lin.
Au sein de cette coopérative, le progrès génétique est en marche depuis plusieurs années : les tests variétaux réalisés sur sa plate-forme d’essais de Seine-Maritime montrent une tendance à la hausse des rendements, ainsi que des teneurs en huile et en oméga 3. « En 2018, la plupart de nos variétés avaient des teneurs en huile de 45 à 47 %, et nous avions mêmes des maxima à 60 % », souligne Guillaume Baucher. Idem pour la proportion d’oméga 3 : la plupart des variétés sont à plus de 60 % et certaines d’entre elles pointent à 70 %. « On a franchi un cap », estime Guillaume Baucher.
Ce progrès génétique made in Terre de lin va d’ailleurs s’intensifier, puisque la coopérative a racheté le programme de sélection « lin » de Limagrain et dispose ainsi de plus de matériel génétique. La coopérative prévoit de faire davantage d’essais et d’inscrire prochainement plusieurs variétés nouvelles (printemps et hiver) au catalogue officiel bénéficiant du label Bleu Blanc Coeur.

À la recherche de la variété idéale

Même écho du côté du GIE Linéa, autre sélectionneur spécialiste du lin, qui dispose déjà de dix variétés inscrites et labellisées BBC : globalement toutes variétés confondues, depuis les dix dernières années, le progrès est net en rendements totaux, en teneur en huile et en oméga 3. « Sur les variétés de printemps, on gagne en moyenne 2,6 quintaux /ha, 3,5 points en huile et 5 points en oméga 3 », note Julie Creton, spécialiste de la sélection du lin de printemps chez Linéa. Avec toutefois une limite : une même variété est rarement amélioratrice sur les trois critères à la fois. « C’est notre défi », reconnaît Julie Creton. Pour y parvenir, Linéa ne chôme pas, puisqu’elle dispose de 850 génotypes de lin oléagineux d’hiver, de 1 300 génotypes de lin oléagineux de printemps et qu’elle dépose chaque année deux à quatre variétés nouvelles à l’inscription. Linéa explore également des critères agronomiques : tolérance au froid (pour les variétés d’hiver) et tolérance à la sécheresse, aux maladies ou à la verse. En aval de la sélection variétale, deux réseaux d’essais, l’un privé (Varietolin, appartenant au groupe Bioline-In vivo), l’autre public (celui de Terres Inovia), participent également à l’évaluation des variétés (en pré ou en post-inscription) et donc à la promotion de la culture du lin en France. Caractéristiques importantes de ces réseaux : ils ont une dimension territoriale importante et permettent de déterminer les variétés correspondant le mieux à chaque contexte de production, rejoignant ainsi les préoccupations de « lin de terroir » de Valorex. L’évaluation de variétés de lin dans différents contextes, et donc face à différentes contraintes, permet aussi de déterminer celles qui sont les plus résilientes : elles pourraient constituer des variétés d’avenir, dans un contexte de changement climatique et donc contribuer à pérenniser la culture.

La féverole a rendez-vous avec son avenir

La culture de féverole est en recul en France, en raison notamment d’aléas climatiques ces dernières années. Mais elle pourrait se trouver revalorisée par des utilisations nouvelles. © Valorex

Une autre culture aimerait suivre les traces du lin et bénéficier de la même synergie d’acteurs au profit d’une filière durable et rentable : la féverole. Cette espèce de protéagineux a constitué le coeur d’un second webinaire de Valorex. Comme le lin, cette espèce est porteuse de qualités multiples, agronomiques, environnementales, nutritionnelles… La plus notable est sans doute son utilisation potentielle comme source de protéines en alimentation animale, alternative au soja importé et OGM. De plus en plus de filières et démarches de qualité semblent en effet se détourner du soja OGM, au profit d’espèces plus locales et garanties sans OGM. C’est notamment le cas de la démarche de qualité Bleu Blanc Coeur. La culture de féverole, comme celle du lin, reste relativement mineure en France : elle occupe actuellement 75 000 ha, soit une production de 154 000 t, majoritairement autoconsommée par les éleveurs. Valorex s’intéresse à la féverole depuis quelques années, et comme pour le lin, l’entreprise met en place des systèmes de contractualisation avec les producteurs, dont le cahier des charges utilise les mêmes facteurs clés de succès que celui du lin.

Proleval : un investissement important

Valorex travaille sur la féverole dans une logique « du champ à l’assiette » et cette logique a prévalu pendant les six années où elle a coordonné Proleval (PROtéagineux, oLÉagineux, VALorisation animale), ambitieux projet d’un coût total de 17 M€ (dont 8 M€ apportés par BPI France) qui s’est terminé en juillet 2021. Proleval a associé des sélectionneurs, des producteurs (deux coopératives agricoles), des acteurs de la nutrition animale, l’institut technique Terres Inovia, ainsi que des unités de recherche de l’Inrae, dans l’objectif de déterminer les meilleures modalités d’utilisation de la féverole (ainsi que pois, lupin et lin) dans cinq espèces (porc, poulet de chair, poule pondeuse, vache laitière et poisson). Dans ce cadre, de très nombreuses modalités (plusieurs milliers) ont été testées pour sélectionner les variétés de féverole et les itinéraires techniques les mieux adaptés, identifier les process technologiques (traitements thermiques, mécaniques, enzymatiques, associations avec d’autres matières premières) permettant d’obtenir les meilleures concentrations et digestibilité des nutriments, et déterminer les modes d’introduction dans la ration des animaux.

Des résultats d’essais zootechniques très prometteurs

Lors du webinaire, Mathieu Guillevic, chef de projet recherche et innovation chez Valorex, a dévoilé quelques résultats d’essais d’un aliment contenant de la féverole issue du savoir-faire de Proleval : sur le porc, la poule pondeuse et le poulet de chair, la substitution du soja importé (aliment témoin) par l’aliment féverole expérimental réduit les indices de consommation et augmente les performances zootechniques (GMQ et poids des oeufs). Ces résultats très encourageants confirment que la filière a eu raison de miser sur cette source de protéines alternatives.
La sélection a elle aussi intensifié ses travaux : Dominique Verger, Laurent Gervais et Jérôme Auzanneau, représentant RAGT semences et Agri-Obtentions (qui travaillent en collaboration), ont évoqué les principaux enjeux de la sélection variétale actuelle et future. Les rendements, les teneurs en protéines, la résistance à la verse ou aux maladies font partie des nombreux critères sur lesquels les féveroles sont évaluées. L’un des traits les plus travaillés est la teneur faible en vicine/ convicine, deux facteurs antinutritionnels. La plupart des variétés testées sont désormais à teneurs faibles et des progrès sont attendus encore sur ce point puisqu’un marqueur génétique a été identifié. La résistance à la bruche devrait également progresser grâce à l’identification des gènes impliqués.

Qualités agronomiques et accès au marché du carbone

D’autres caractères vont sans doute devenir importants à l’avenir, notamment la qualité de l’amidon et surtout des protéines et, comme pour le lin, le caractère résilient de la féverole face aux aléas climatiques. Particulièrement fréquents ces dernières années, et appelés à le devenir encore plus avec le réchauffement global, ces aléas provoquent échaudage et sécheresse, qui pénalisent les rendements et découragent certains producteurs. Pour ces derniers, l’intérêt agronomique de ce protéagineux ne fait pourtant aucun doute (bon précédent, fixateur d’azote, stimulateur de la vie biologique…). Mais un autre paramètre pourrait s’y ajouter : sa capacité à réduire les émissions de carbone. La démarche qualité Bleu Blanc Coeur s’implique en effet depuis plusieurs années à faire reconnaître la culture de féverole et plus généralement des légumineuses, comme des leviers de réduction du CO2. Sa reconnaissance officielle pourrait permettre aux agriculteurs producteurs de légumineuses d’avoir accès au marché du CO2, et donc contribuer à rentabiliser et pérenniser cette culture et toute la filière en construction autour d’elle.

Catherine Perrot

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