Webinaire Itavi-Clipp : questions d’actualité de la filière cunicole

Comme tant d’autres, la journée Itavi consacrée à l’actualité de la filière cunicole s’est tenue sous forme de webinaire, en janvier dernier. Depuis leur bureau, souvent à la maison, les spécialistes ont pris la parole au fil de la session organisée sur une journée pour partager leurs dernières connaissances, livrer les résultats de leurs récents essais et échanger sur l’avenir de la filière.

François Cadudal, économiste à l’Itavi a présenté la situation et les perspectives du marché du lapin en France et en Europe. La France est le 3e pays producteur de lapins en Europe, avec 34 200 tonnes abattues et un cheptel de reproductrices de 711 900 lapines-mères en élevage. La tendance sur les cinq dernières années est un recul de la production de -4,7 % par an. Les deux pays leaders européens de l’élevage de lapins sont l’Espagne (abattage 51 400 t) et l’Italie (estimation de 39 100 t abattues). Tous deux enregistrent la même tendance : un repli de -4,2 % par an pour l’Espagne et -4 % par an pour l’Italie. À titre de comparaison, la Chine annonce 983 900 t abattues, dont 75 % pour le marché de la viande, 18 % pour le marché de la peau et 7 % pour le marché du poil.

Pour renouer avec la croissance, la consommation du lapin doit se renouveler et attirer les nouvelles générations. L’interprofession se mobilise pour rajeunir l’image de la viande de lapin. (crédit : Itavi)

Côté consommation en France, l’année 2020 a enregistré un recul de -6 % soit son niveau le plus faible depuis 2017. François Cadudal l’explique par l’effet Covid : « Les hypermarchés ont perdu -2 % de part de marché, moins accessibles car en périphérie des villes et par la peur d’une contamination. Les circuits traditionnels en ont profité, au bénéfice du lapin. En revanche, le développement d’e-commerce pose un nouveau défi pour le lapin qui est un achat d’impulsion. » Il peine donc à trouver sa place au drive où l’acte d’achat implique une liste de course déjà établie et très strictement suivie. La consommation de lapin hors domicile continue son déclin structurel, aggravé par la conjoncture Covid. « Si c’est une tendance lourde qui s’installe, avec notamment avec le développement du télétravail et donc la moindre fréquentation des restaurants, le marché risque d’être durablement perturbé. »

À plus long terme, François Cadudal a rappelé l’enjeu essentiel de la filière de renouveler ses générations de consommateurs et d’ajuster son potentiel de production.

Il revient sur les défis auxquels la filière cunicole fait face. « Jusqu’à présent, les gains de productivités ont permis à la filière d’absorber les investissements nécessaires à la démédication. Mais ces gains de productivité ont fortement ralenti et sont désormais nuls. Or, la filière fait face à une nouvelle pression forte sur l’évolution des modes d’élevage. Sans gain de productivité, il n’y a plus de marge d’investissement. » En 2019, 87 % du potentiel de production suivi est toujours en système classique. Ce chiffre est peut-être biaisé car ces données sont issues des suivis de GTE et portent sur 50 % du potentiel de production français or les « alternatifs » sont peut-être davantage indépendants et donc non représentés dans ces enquêtes de groupement et de suivi de GTE. Mais leur part est encore largement minoritaire et la filière va faire face à un fort besoin d’investissement.

Enfin, dernier enjeu : la filière rencontre de fortes tensions sur le coût de l’aliment : « Au-delà des phénomènes de volatilité connus et récurrents, on semble revenir à une période de hausses plus durables avec des tensions sur les trois matières premières qui constituent la base des formules d’aliment pour lapins : la pulpe de betterave, qui y entre à hauteur de 24-25 %, la luzerne déshydratée, pour 13 à 15 % et le tourteau de tournesol qui représente 20-22 % d’une ration. »

Quel élevage pour demain ?

Laurence Lamothe, chercheur à l’Inrae, a présenté un travail faisant partie du projet Living Lab Lapin. Cette démarche participative vise à « concevoir des systèmes cunicoles qui représentent une évolution, notable pour le bien-être des lapins et perceptible par les consommateurs, de la conduite et des caractéristiques techniques du logement des lapins ». Elle a présenté les différents systèmes étudiés (avec plus ou moins d’espace, de hauteur, d’éléments enrichissant le milieu de vie, etc.) et les a comparés à des systèmes de référence, c’est-à-dire des systèmes d’élevage existants aujourd’hui (logements standards, logement bien-être, etc.). Elle a présenté les impacts de ces nouveaux modèles sur les coûts de production, le temps de travail et la rémunération de l’éleveur. La prochaine étape de ce travail est un test en conditions réelles de ces nouvelles modalités d’élevage.

Sur le même thème de l’élevage alternatif, Chantal Davoust responsable de l’activité lapin chez Wisium, a présenté le concept Wellap dévoilé ces derniers mois par la firme-services Wisium. « Élaboré dans une approche globale qui mêle nutrition, éthologie, logement, aménagement, c’est un concept d’élevage au sol dans un logement éclairé en lumière naturelle avec des cloisons amovibles pour gérer des groupes, un accès libre en bâtiment ouvert avec un parcours extérieur. Le tout en ventilation naturelle. » Conçu pour répondre aux objectifs du Clipp de faire évoluer la filière vers 25 % de logements alternatifs, Wellap propose une densité d’élevage réduite à 30 et 40 kg/m2 selon le besoin du marché, sans compter le parcours extérieur (soit bien en deçà de la norme Afnor de 45 kg/m2 à 65 jours). Le logement offre des possibilités d’isolement et de cachettes pour les lapins sous la forme de mezzanines, tubes et zones refuges à l’intérieur. Les animaux disposent d’objets à ronger à base de fourrage qui sont mis à disposition en continu.

Avec ce système, Wisium offre la possibilité aux éleveurs d’augmenter leur capacité de production via un nouvel engraissement, réduire les densités des bâtiments existants, améliorer leurs conditions de travail grâce à un élevage à l’abri, en lumière naturelle avec une bonne vision des lapins. Pour Chantal Davoust, ce concept permet également aux éleveurs de mieux négocier avec leurs débouchés afin d’obtenir une valorisation supérieure en termes de rémunération du poids vif.

« Un premier bâtiment en cours de conception sera installé dans le Sud-Est avec notre partenaire Soréal en alimentation automatique et raclage journalier chez un éleveur déjà installé en tout vide-tout plein », annonce Chantal Davoust. Elle conclut : « En proposant Wellap, Wisium offre une solution pour pérenniser les ateliers cunicoles en les accompagnant dans le développement des logements alternatifs. Nous avons conçu Wellap comme une solution à décliner selon les besoins du marché pour permettre aux éleveurs et à la filière d’investir sans craindre un revirement règlementaire et en pouvant à tout moment adapter le concept à des exigences règlementaires nouvelles. Nous proposons à nos clients de fournir une gamme alimentaire adaptée à ces nouveaux bâtiments Wellap. »

La filière cunicole s’interroge sur le mode d’élevage qui pourrait répondre aux nouvelles attentes de la société qui remet en cause le principe de l’élevage en cage.

Wisium a encore peu de résultats zootechniques et technico-économiques à présenter mais assure que les taux de saisie demeurent dans les normes et que les résultats de rendement sont corrects.

Régulation de l’ingestion en post-sevrage

La seule intervention relevant spécifiquement de la nutrition a été présentée par Charly Gohier, ingénieur R&D chez MiXscience. Il s’agissait d’un essai comparatif de deux méthodes de régulation de l’ingestion post-sevrage chez le lapin en engraissement. « La période post-sevrage est une phase de forte sensibilité aux troubles digestifs, rappelle Charly Gohier. Réguler l’ingestion post-sevrage du lapin a constitué un levier de progrès qui a permis d’atteindre un taux de viabilité de 91,4 % en moyenne et gagner 5 % d’efficacité alimentaire tout en progressant sur la voie de la démédication. »

Pour réduire l’ingestion du lapin qui a une tendance naturelle à la boulimie, deux stratégies sont mises en place : mettre à disposition de l’animal une quantité fixe (et réduite par rapport à l’ingestion volontaire) d’aliment et limiter soit le temps d’accès à la mangeoire, soit le temps d’accès à l’eau de boisson. La durée et l’intensité de la régulation sont fonction du niveau technique de l’atelier, en particulier du niveau sanitaire, et de l’objectif de croissance et de poids de vente : « Quand le sanitaire n’est pas bon on ressert, quand tout va bien on relâche la régulation pour augmenter le poids de vente », résume Charly Gohier.

Alors que la plupart des études utilisent un lot témoin de référence ayant un accès ad libitum à la mangeoire, l’équipe de Charly Gohier a comparé une stratégie de durée d’accès fixe tout au long de la période post-sevrage à une stratégie d’augmentation progressive de la durée d’accès, soit deux modalités de régulation. Le lot témoin de son étude avait donc accès à l’aliment pendant 10h30, correspondant à une durée de distribution de 8h. Le temps d’accès du lot essai était, lui, croissant au fil de la période allant de 7h30 à 10h30 correspondant à un temps de distribution de 5 à 8h.

Les résultats de son essai ne montrent pas de différence sur l’état sanitaire : les taux de mortalité ne présentent pas de différence significative. La régulation garde son intérêt sanitaire quel que soit le mode adopté.

Le lot essai a une consommation d’aliment plus faible : -21 % en moyenne, soit une réduction de -0,35 points d’ICE rapporté au niveau de croissance. Il observe : « Pendant la dernière semaine, bien que le temps d’accès à la mangeoire soit revenu à l’identique, une durée de 10h30, le niveau d’ingestion du lot essai demeure inférieur. Un effet de la chaleur ? des lapins d’un plus petit gabarit ? »

Les performances de croissance montrent en revanche une courbe de croissance différente selon les stratégies de restriction alimentaire : « À J50, le poids vif du lot essai est inférieur de 165 g (-9 %) ; à J71, le poids vif du lot essai est inférieur de 125 g (-5 %). Bien qu’insuffisante pour rattraper le retard, la croissance des lapins du lot essai s’est donc accélérée sur les trois dernières semaines. Le lot essai montre une plus forte hétérogénéité de poids. Le GMQ du lot essai est inférieur sur l’ensemble de la durée de l’essai : -3,3 g/j (-8,3 %) ; avec une forte différence selon les périodes : 11,2 g/j (-22 %) de 36 à 50 jours puis +1,9 g/j (+5,8 %) de 50 à 71 jours. Comme pour les poids de carcasse, les rendements chauds et froids du lot essai sont inférieurs à ceux du lot témoin, y compris avec des poids vifs identiques, ce qui montre un effet de la stratégie alimentaire sur la qualité de la carcasse. »

Un deuxième essai a été mené en situation de GMQ très soutenu, avec un effet positif sur la mortalité : « L’augmentation progressive du temps d’accès à la mangeoire peut donc se révéler un avantage dans la gestion sanitaire. » Il souligne toutefois l’attention nécessaire à porter aux croissances qui peuvent être impactées, et aux rendements qui peuvent être réduits. Pour y remédier il préconise deux pistes : « Une gestion plus libérale de la croissance en finition pour rattraper le poids et le rendement (notamment pour les petits lapins). Ou commencer un peu plus haut après le sevrage c’est-à-dire serrer moins fermement la vis du rationnement. »

F. Foucher

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