Sommet de l’élevage : quel avenir pour l’élevage laitier en montagne ?

En parallèle des stands commerciaux forts fréquentés et des concours de races forts réputés, le Sommet de l’élevage est l’occasion de nombreux colloques et autres réunions interprofessionnelles. Cette année, il y fut notamment question de l’avenir de l’élevage laitier en montagne et de la dynamique de la production allaitante. Autant de préoccupations partagées par les fabricants d’aliment réunis au sein de leur association régionale Nutri-Acces.

Le Massif central est l’un des six massifs montagneux que compte la France. Le territoire spécifique de la montagne est un contributeur essentiel à la production laitière française. Une étude du Cniel* le rappelle : « À l’échelle nationale, la contribution de la montagne à la production laitière est très significative. La montagne concentre 23 % des élevages bovins laitiers et 17 % du cheptel laitier. 15 % du lait produit à l’échelle nationale l’est en montagne. Deux entreprises laitières sur dix sont situées en montagne. »

Le Massif central concentre 66 % des élevages de montagne (environ 8 000 élevages) et 62 % des volumes livrés (2 milliards de litres). Le Sommet de l’élevage était donc l’endroit, autant que le moment clé, pour accueillir le colloque du Cniel sur l’avenir de la filière lait de montagne.

Les massifs montagneux présentent des spécificités géographiques qui contraignent l’élevage.

Des coûts supérieurs

Si un tiers de la production de lait en montagne est lié à des appellations d’origine laitière (AOP), selon les massifs, la part des produits sous labels contrôlés varie fortement : 85 % du lait de vache produit dans le Massif jurassien et en Savoie est transformé en AOP, contre 20 à 25 % en Auvergne. L’étude du Cniel montre également que « progressivement mais à un rythme soutenu, depuis 2016, le lait de montagne se convertit à l’agriculture biologique ». Dans le bassin Auvergne-Limousin, la collecte de lait bio a ainsi doublé en 2018 par rapport à 2017 (+ 103,9 %) pour atteindre 50 millions de litres de lait, représentant 7,2 % de la collecte nationale de lait biologique.

« Globalement en moyenne, le coût de production du lait est entre +30 % et +43 % supérieurs en montagne qu’en plaine », révèle Yannick Pechuzal, du service économie de l’institut de l’élevage. Damien Lacombe, président de la coopérative Sodiaal rappelle les surcoûts générés par la collecte en montage : « Le surcoût est de 14 euros pour 1 000 litres par rapport à une collecte en plaine. C’est du carburant en plus lié à la moindre densité des élevages et aux conditions de conduite dans une topographie particulière, c’est aussi de la main-d’œuvre supplémentaire… Ce point étant néanmoins plutôt positif au regard du territoire et de l’emploi. Car oui, nous avons des handicaps mais aussi des atouts à valoriser. »

Afin de réduire ses coûts et de renforcer la visibilité et les spécificités de sa production, la filière laitière de montagne a multiplié les accords de collecte entre entreprises. « Ces accords permettent notamment de mutualiser les moyens de collecte du lait entre plusieurs entreprises quel que soit leur statut, souligne Yannick Pechuzal. Cela évite que plusieurs camions, non remplis au maximum de leur capacité, passent au sein de la même commune pour collecter des producteurs assez proches. Depuis 2012, 30 millions de kilomètres ont ainsi été évités. » Il poursuit : « Certaines zones à faible densité, comme l’Ardèche ou les Alpes du Sud font état d’un surcoût de 35 euros pour 1 000 litres de lait. Avec 50 000 litres par km2 et par an en moyenne, les zones de montagne présentent une production laitière deux à trois fois moins concentrée que les régions les plus denses : 150 000 à 180 000 litres par km2 et par an dans l’Ouest. Les points de collecte montagnards sont aussi plus nombreux qu’en plaine pour des volumes de lait nettement inférieurs. »

Un point de rupture pour le lait

« Prise en étau entre une conjoncture internationale laitière défavorable et un marché intérieur morose, la filière laitière de montagne se situe aujourd’hui à un point de rupture », estiment les spécialistes du Cniel. Le Massif central a ainsi perdu entre 30 et 47 % de ses éleveurs selon les zones entre 2008 et 2018.

À l’occasion de ce colloque, l’ensemble des acteurs de la filière laitière, à travers le Cniel, l’interprofession laitière, appelle à une prise de conscience collective et tire un signal d’alarme : « La disparition de l’activité laitière en montagne déstabiliserait l’ensemble du marché laitier français. Dans son plan de filière, signé en 2018, la filière laitière s’est engagée à maintenir du lait sur tous les territoires. En posant la question de l’avenir du lait en montagne, la filière interroge également la société sur l’avenir des territoires de montagne sans l’activité laitière. »

Pour Damien Lacombe, « pour retrouver de la valeur, la filière doit conforter les différentes démarches de segmentation qui ont été mises en place ». Dominique Barreau, producteur en Aveyron et président de l’Association des producteurs laitiers de montagne rappelle l’existence de la marque Mont Lait. « Néé en 2010 à l’initiative de 4 agriculteurs, notre collectif regroupe aujourd’hui 447 exploitations, soit 800 producteurs répartis sur 7 départements. Nous proposons du lait, du fromage à raclette et depuis quelques semaines du beurre. » L’association a déterminé sa propre règle de répartition de la valeur créée : chaque litre de lait valorisé génère 10 centimes à l’association, dont 3 sont reversés à la laiterie pour réduire le surcoût de la collecte. « Nous sommes en train de créer ce collectif, nous sommes ouverts aux adhésions nouvelles. Ne nous éparpillons pas, concentrons nos efforts dans un objectif commun. » Mais pour Damien Lacombe : « Une seule marque ne couvrira pas l’ensemble des marchés de valorisation. » Et Thierry Roquefeuil, président du Cniel de conclure : « La segmentation n’est pas la seule réponse à la situation de déprise que la filière lait connaît dans nos régions. Le financement public doit également jouer son rôle de même que l’investissement privé, car il est essentiel de conserver un tissu industriel dynamique. »

À gauche, François Bergeret, animateur de l’association interrégionale Nutri-Acces. Les administrateurs de Nutri-Acces, de gauche à droite : Olivier Pouliquen, Thibault Lesieur, François Cholat et Jean-Michel Boussit.

Sur le modèle de la viande

Frédérique Gomez, commissaire de massif pour la région Massif centrale au sein du commissariat général à l’égalité des territoires, souligne : « Une démarche collective de valorisation a abouti l’an passé en viande, avec la marque 1886, véritable emblème des viandes du Massif central (1886 est l’altitude du sommet du massif : le Puy de Sancy). Au-delà du label commercial, 1886 est un engagement autour de la juste répartition de la valeur ajoutée, c’est-à-dire la rémunération de chaque acteur selon ses coûts de production. Cet engagement possible dans la viande, vous saurez le construire en lait. Croyez dans la force du groupe. »

Lors d’un autre colloque, consacré à la filière allaitante en France, Philippe Chotteau, chef du département économique de l’Idele, présente les principales tendances de la filière : « La consommation de viande bovine se tient en France : -0,5 % en 2019 après +2 % en 2018. Mais elle est de plus en plus dichotomique : le haché représente 57 % de la consommation de viande bovine en France. S’y retrouvent désormais même certaines pièces nobles et des pièces du milieu. La demande est également forte en Italie et en Grèce, néanmoins la récession affecte le marché allemand, marché important pour l’exportation de jeunes bovins français. »

D’après les observateurs du marché, « le marché du broutard devrait se redresser rapidement sous la demande de plusieurs marchés : le marché italien toujours dynamique pour répondre à une consommation locale existante et attentive à l’origine française, et le marché algérien. Nos marchés d’exportation traditionnels vont manquer de broutards car la sècheresse a entraîné des précipitations de vente cet été mais les engraisseurs italiens ont eux-mêmes été soumis à la sècheresse. On a certes précipité des ventes de broutards faute de fourrage pour les nourrir mais le marché fini par se tarir et la demande va revenir, très forte. Doublé d’un effet mécanique : les Italiens ont acheté des broutards chers l’année dernière, ils font désormais de la rétention de jeunes bovins pour bénéficier des hausses de prix d’autant que les prix des broutards en France baissent : c’est la loi de l’offre et la demande. On peut donc s’attendre à une situation de marché tendue dans les mois à venir ».

Philippe Choutteau souligne un autre effet structurant en Italie : les investissements dans le biogaz : « La plupart des grands centres d’engraissement ont investi dans le biogaz dont la vente représente désormais 50 % de leurs profits ors le tarif de rachat est conditionné à l’intégration de déjections animales. Ces contrats de rachat fixés sur 15 à 20 ans sont très structurants pour le marché. Or l’Italie dépend à 92 % des broutards français : ils n’ont pas d’alternative. Contrairement à l’importation en jeunes bovins, où la France ne pèse que 20 % des besoins italiens, la situation de concurrence est très différente. »

Hélène Fuchey, chargée d’étude économique à l’Idele, a ensuite présenté les résultats d’une étude sur la dynamique des troupeaux allaitants : elle met en évidence des phénomènes cycliques de capitalisation-décapitalisation, avec une accélération des arrêts d’élevages allaitant en France ces dernières années. « Certes il y a les épisodes de fièvre catarrhale ovine (FCO) en 2008, puis les incidents climatiques de 2017 à 2019. Mais les sècheresses sont régionales alors que les chutes de naissances sont nationales. » L’effet le plus marquant dans cette dynamique de décapitalisation est celui de la démographie : la pyramide des âges des éleveurs et des départs en retraite.

1886 est la démarche de valorisation des viandes produites dans le Massif central.

Une progression artificielle des fabrications

Les fabricants d’aliment réunis au sein de l’association Nutri-Acces vivent les conséquences de ces évolutions de filière. « Sur les douze derniers mois, nous affichons un volume d’aliment pour ruminants de 1,45 million de tonnes d’aliment, en lait et viande, y compris sous forme de mash, présente Émile Nicot, président de l’association. Soit une progression de +8,4 %. » L’aliment pour bovin représente la moitié du tonnage fabriqué sur la zone de Nutri-Acces, contre 23 % pour la production nationale. Les soubresauts de cette filière ont donc beaucoup d’impact localement. « Cette croissance de nos volumes ne traduit pas une hausse de l’activité de la filière, observent les membres de Nutri-Acces. C’est une progression artificielle liée à la sècheresse. » Déjà affectée en 2018, l’Est de la France a cette année récidivé avec les « événements climatiques », de manière diverse selon les zones. Le système Isop d’information et suivi objectif des prairies est basé sur les données de Météo-France, l’Inra et le SSP, service de la statistique et prospective d’Agreste. Il met en évidence l’importance de la sècheresse estivale et automnale de 2019 : « Au 20 septembre, la production cumulée des prairies permanentes se dégrade encore : -22 % par rapport à̀ la pousse de référence à la même période. Le déficit de pousse concerne plus des trois quarts des régions fourragères du territoire et un tiers connaît un déficit important. Plus des trois quarts des régions fourragères sont désormais en déficit, en particulier sur l’Est du territoire. Un tiers connaît même un déficit important avec un indicateur de rendement Isop < 75 %, soit 5 régions administratives : Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté, Centre-Val de Loire, Grand-Est et Paca. »

« Nous observons dans certaines zones beaucoup de cessations laitières, cite François Claude Cholat, président de la Maison François Cholat. Des accords de cessation rémunérés sont mis en place avec certaines laiteries locales pour réduire de 20 % la collecte. À l’inverse, on observe un besoin de lait important, notamment pour la production fromagère et dans les zones AOP. »

« La production en crise de la région est clairement la viande bovine, relate Jean-Michel Boussit, directeur d’Axéréal Elevage. Cette année, nous voyons d’importantes décapitalisations. La deuxième année de sècheresse a épuisé les réserves financières de ceux qui s’étaient relevés de la première sècheresse de 2018. La décapitalisation s’est même accélérée cet automne, en prévision de l’hiver. » Émile Nicot confirme : « Les cours sont peu rémunérateurs depuis plusieurs années. » Et les fabricants de la zone, notamment sur le bassin charolais, sont très inquiets : « Les prairies naturelles vont-elles repartir après deux années de sècheresse et un automne particulièrement sec ? »

La filière régionale porcine bénéficie de l’embellie des cours, portée par la demande chinoise : « Nous nous heurtons toujours à la difficulté d’installer mais nous voyons des projets de rénovations et des dossiers de reprise. C’est encourageant », observe Jean-Luc Doneys, responsable Centraliment. « Il faut néanmoins être nuancé, relativise Thibault Lesieur, directeur Sanders Centre Sud. Le cours est facialement bon en ce moment, mais la production évolue avec son inertie et les éleveurs doivent prendre le temps de redresser leur trésorerie. Ce qui nous inquiète davantage ce sont les difficultés que ces conditions de prix génèrent auprès du secteur charcuterie. Il y a un point d’inertie au-delà duquel il est difficile de répercuter les hausses sur les prix de vente. De nombreux petits salaisonniers risquent donc d’être en difficulté. Or ces clients constituent le cœur de l’activité pour beaucoup de régions : s’ils ne sont plus là le jour où les marchés à l’export ne nous seront plus accessibles, cela posera de vraies difficultés. »

Enfin, Olivier Pouliquen, directeur d’Huttepain Soréal, dresse le bilan de la situation régionale en volailles : « En dinde, nous manquons de dindonneaux car les chaleurs de l’été ont été catastrophiques sur la fertilité des mâles. La région connaît en outre une restructuration de ses outils avec un site d’abattage qui se reconvertit en salaison : l’activité abattage étant transférée vers un outil situé dans le Cher. L’activité canard, très faible dans la région, souffre également du retour en force du canard gras du Sud-Ouest. En poulet de chair, les marchés régionaux stagnent mais plusieurs opérateurs annoncent des plans de développement et des investissements sont attendus. Mais le marché national est déstabilisé par les nouvelles lois sur l’encadrement des promotions et la segmentation par le prix demeure une réponse du marché. »

Émile Nicot rappelle également un sujet sur lequel l’interprofession régionale est fortement mobilisée : le transport. « Notre spécificité en termes de densité d’élevages et nos particularités géographiques nous portent à demander le passage de la charge utile des porteurs de 32 à 35 tonnes. Selon les entreprises, les porteurs 8-4 essieux représentent de 10 à 100 % du parc. Et si dans une tournée se trouvent effectivement quelques clients qui pourraient être livrés en semis, ils sont néanmoins livrés en porteurs car inclus dans une tournée pour raisonner nos coûts logistiques. » « La plupart de nos camions ont déjà des cartes grises permettant cette adaptation à une charge supérieure », fait observer François Cholat. Cela aurait un impact important sur les émissions de gaz à effet de serre : moins de camion pour plus de volume. » François Bergeret, l’animateur de Nutri-Acces fait le point sur les évolutions de ce dossier : « Nous sommes face à l’incompréhension de l’administration. Nous faisans maintenant intervenir nos élus, députés et sénateurs locaux, afin qu’ils fassent remonter nos doléances. La gestion politique de ce dossier nous a pour l’instant conduit dans une impasse. » Émile Nicot conclut : « Pour l’heure, on nous oppose le risque sur les ouvrages d’art avec l’argument de l’accident du pont de Gènes. Les études sur la répartition des charges par essieux montrent pourtant que l’impact sur l’état des routes ne serait pas significatif d’autant qu’il y aurait moins de camions à rouler. C’est un élément simple qui rendrait de la compétitivité à notre industrie et à l’élevage en général : 3 tonnes de charge supplémentaire représentent 18 % de charge utile. »

F. Foucher

*Quel avenir pour le lait en montagne, Cniel, 2019.

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