Paris Grain Day 2021 : les marchés tirés par la Chine

Suivie par près de 300 internautes de 26 pays, l’édition virtuelle 2021 du Paris Grain Day a réuni, les 27 et 28 janvier derniers, les principaux experts mondiaux des filières céréales et oléagineux. Ces derniers ont apporté un éclairage précieux sur leur connaissance des marchés et leurs évolutions à venir pour les prochains mois.

Selon les experts du monde entier présents en vidéoconférence, l’année 2020 a marqué un profond changement de paradigme. Avec l’épidémie Covid-19, les perspectives macroéconomiques sont assez pessimistes : la sortie de crise s’annonce douloureuse et longue, particulièrement sur le marché du pétrole.

On s’attend à une extension des surfaces de soja au Brésil pour répondre à la demande mondiale.

Comme pour l’édition de 2020, c’est Isabelle Job-Bazille du Crédit Agricole qui a inauguré la session macroéconomie de la première matinée. Dans son intervention intitulée Covid-19 : inflation et dette, elle rappelle tout d’abord que la pandémie a accéléré la révolution digitale et les changements de structure du marché du travail, avec un développement des emplois plus précaires. À propos de l’inflation des prix d’actifs, Isabelle Job-Bazille estime que « des bulles sont déjà nées ou à naître », avec pour les États une lourde facture en sortie de crise. « Les banques centrales restent à la manœuvre et vont continuer à donner du carburant au marché, affirme Isabelle Job-Bazille. L’ensemble des soutiens économique à l’échelle de la planète est considérable, se chiffrant à 11 000 milliards de dollars, représentant de 10 % du PIB pour les pays émergents à plus de 15 % pour les pays les plus avancés ». « Le temps est notre allié », conclut la conférencière qui souligne la nouvelle fonction des banques centrales qui agissent en complémentarité avec les États.

Puis David Fyfe, d’Argus Media, présente une intervention intitulée Quels sont les gagnants et les perdants de la crise dans le secteur pétrolier ?. Si David Fyfe estime que la reprise économique devrait être au rendez-vous au deuxième semestre 2021, la demande mondiale en pétrole ne rejoindra pas son niveau de 2019 avant 2023. À long terme, la pandémie va accélérer les changements structurels de l’économie (hausse des coûts industriels, de l’automatisation et du chômage), et la demande mondiale en pétrole devrait atteindre un plateau à l’horizon 2030. Les gagnants de cette crise seront les sociétés de négoce et de stockage, les perdants étant les producteurs de pétrole et les sociétés de services, notamment en Europe.

Dans une dernière présentation de la session macroéconomie intitulée Le barycentre de la croissance économique va-t-il changer ?, Manuel Lafont Rapnouil, directeur du CAPS (Centre d’analyse, de prévision et de stratégie), tire les principales leçons de la pandémie. Si cette dernière entraîne une « césure assez forte, avec un changement de comportement et de regard », elle ne s’accompagne pas pour autant d’une rupture stratégique. Pour le conférencier, nous allons assister à une accélération de tendances déjà présentes (comme la compétition entre les États-Unis et la Chine), à une fragilisation du multilatéralisme (avec un déficit de confiance entre États et de la part des États vis-à-vis des organismes internationaux), avec une montée de la contestation de la mondialisation.

Session Grains : hausse de la demande chinoise

La session Grain intitulée Les nouveaux driveurs à suivre pour comprendre le marché des céréales, a donné la parole à trois experts. « Les stocks américains de maïs et de soja sont à leur plus bas niveau depuis 2013 », estime Dan Basse d’AgResource dans une intervention intitulée Les États-Unis continueront-ils à avoir une influence conséquente sur le marché des céréales en 2021 ?. « La part des États-Unis dans les exportations mondiales de soja et maïs augmente régulièrement du fait de la demande chinoise », affirme Dan Basse. En Chine, l’impact de la peste porcine africaine est moins important que prévu, et le pays devrait retrouver, d’ici le second semestre 2021, un cheptel porcin équivalent à celui d’avant le début de la crise. Si la production chinoise d’aliment n’a baissé que de -3,7 % en 2020 par rapport à 2019, ceci est principalement dû à l’aliment porc en hausse régulière depuis l’automne 2019, contrairement à l’aliment volailles qui diminue régulièrement en 2020. Cette dynamique porcine constitue le moteur des importations chinoises de matières premières qui vont connaître des niveaux records en 2021, que ce soit pour le maïs, le soja, le blé, le sorgho ou le manioc. Selon AgResource, les importations chinoises de soja en provenance des États-Unis, d’Argentine et du Brésil vont augmenter de +6,6 MMt, passant de 21,6 MMt à 28,2 MMt de 2020 à 2021. « Ce marché haussier pour le soja devrait perdurer quelques années », estime le conférencier qui souligne également un emblavement record en soja aux États-Unis avec 90,5 millions d’acres pour la campagne 2021-2022, contre 83,1 millions d’acres la campagne précédente. « Les 18 à 24 prochains mois seront marqués par un marché haussier en maïs et soja du fait de la demande chinoise », conclut le conférencier.

Dans l’intervention suivante, Rosa Wang de JCI (société de conseil axée sur le marché chinois des produits agricoles) revient sur cette forte augmentation des besoins d’importations chinoises en se demandant si ces derniers sont conjoncturels ou structurels. Après avoir connu des records en 2016-2017 (avec 259 millions de tonnes métriques), les stocks chinois de maïs dépassent à peine les 100 millions de tonnes métriques sur la campagne 2020-2021. « Conformément à l’accord économique et commercial entre la Chine et les États-Unis signés à la fin de 2019, la Chine s’est engagée à acheter 32 milliards de dollars supplémentaires de produits agricoles américains sur un volume d’achat de 24 milliards de dollars en 2017, ce qui signifie un volume d’achat annuel de 40 milliards de dollars en 2020 et 2021 », explique ensuite Rosa Wang. Cette dernière s’intéresse ensuite à l’origine des importations chinoises de maïs. « La Chine a importé 9,04 millions de tonnes de maïs au cours des 11 premiers mois de 2020, dépassant de loin le contingent tarifaire d’importation de 7,2 millions de tonnes », explique la conférencière. Depuis 2012, la Chine importe du maïs en provenance d’un nombre croissant de pays, l’Ukraine représentant 58 % des importations totales sur les onze premiers mois de 2020, suivie de loin des États-Unis (38,3 % du total). « Ces importations de maïs ne représentent finalement qu’environ 3 % de la production nationale totale, l’objectif du gouvernement chinois étant d’atteindre l’autosuffisance alimentaire, ce qui a été le cas en 2020 pour le riz paddy et le blé », ajoute Rosa Wang. En 2021, la Chine devrait augmenter sa sole en maïs, les surfaces en soja restant par ailleurs stables. Pour l’heure, les priorités visent à améliorer les rendements en maïs, ces derniers n’étant qu’à 60 % des rendements américains et à des niveaux de rendements comparables à ceux de l’Ukraine. Pékin mise notamment sur l’introduction de cultures OGM pour booster les rendements. « À moyen terme, la Chine envisage de diversifier ses sources d’importation tout en élargissant la gamme des produits importés », conclut la conférencière qui ajoute que la Chine a importé 8,9 millions de tonnes métriques de produits de viande sur les onze premiers mois de 2020, ce qui correspond à 25 millions de tonnes métriques de maïs.

Sabina Sodikova, Agrozan : « Le blé russe est exporté dans un nombre croissant de pays. » (crédit : Paris Grain Day)

La dernière présentation de la session grains est revenue à Sabina Sodikova d’Agrozan qui s’est intéressée aux nouveaux driveurs du marché russe du blé. « Ayant bénéficié, ces dernières années, de nombreuses aides de l’État et d’excellents prix du blé, les agriculteurs russes peuvent se permettre de ne pas être pressés de vendre leur blé », affirme tout d’abord Sabina Sodikova qui évalue la capacité totale de stockage des agriculteurs de 118 à 135 MMt ces dernières sept années. Puis la conférencière souligne le rôle dominant du groupe VTP depuis deux ans dans la logistique et l’export du blé russe. Détenant 80 % de l’infrastructure ferroviaire du pays, VTP se trouve dans une situation de quasi-monopole de l’export du blé, situation préjudiciable aux petits opérateurs. Le blé russe est principalement exporté par les ports de Kavkaz et Novorossisk représentant respectivement 25 % et 35 % des exportations de blé, ce qui rend la survie économique des plus petits ports plus difficile. Avec une dernière récolte record de blé de 86-87 Mt, la Russie tend à exporter son blé dans un nombre croissant de pays, avec de nouvelles destinations comme le Pakistan, la Thaïlande, le Brésil, la Mauritanie ou le Moyen-Orient. « Des discussions sont en cours pour que nous exportions aussi en Chine », ajoute Sabina Sodikova. « Le changement climatique va renforcer la position de la Russie en tant que producteur mondial de blé », conclut la conférencière qui s’attend à une augmentation des volumes exportés d’ici 2024.

Session Oléagineux : stocks au plus bas

La session Oléagineux a été inaugurée par une présentation de Sathia Varqa, de Palm Oil Analytics, sur les perspectives du marché de l’huile de palme en 2021. Les deux principaux pays producteurs, l’Indonésie et la Malaisie, ont été frappés depuis décembre 2020 par d’importantes précipitations et des typhons provoquant des inondations. Les précipitations au nord des Philippines ont même avoisiné 1 200 mm en 60 jours (décembre 2020, janvier 2021), soit trois fois plus que la normale.

Après avoir chuté au premier semestre 2020 du fait de la première vague de la pandémie Covid, les exportations malaisiennes d’huile de palme ont repris au deuxième semestre, stimulées par la demande indienne et la baisse du dollar, avec finalement sur l’année 2020 une baisse de -6,50 % des exportations, ces dernières étant restées stables en direction de l’Union européenne en 2020. « L’on s’attend à une bonne demande du marché au premier trimestre 2021, en particulier de la part de l’Inde et de la Chine, nos deux principaux marchés », affirme Sathia Varqa. Les prévisions de marché présentées par ce dernier montrent une légère hausse de la production et des exportations d’huile de palme en 2021, tant pour la Malaisie que pour l’Indonésie.

Puis Guillermo Rossi de Bunge Argentina fait une présentation sur la place de l’Argentine dans l’échiquier mondial des oléoprotéagineux. « L’Argentine représente 7 % du commerce mondial des huiles végétales, mais avec une position leader pour l’huile de soja dont elle assure 47 % du commerce mondial », affirme en préambule Guillermo Rossi qui ajoute que le soja est la culture préférée des argentins du fait de ses faibles coûts de production, sa facilité de stockage et sa commercialisation sur un marché transparent. La culture traditionnelle du tournesol arrive en seconde position, avec un emblavement actuel d’1,4 million d’hectares réparti entre le nord (30 %), le centre (10 %) et le sud (60 %). Puis le conférencier souligne les défis auxquels sont confrontés les oléoprotéagineux argentins, en commençant par évoquer la stagnation de la production : la dynamique de production des oléagineux ne cesse en effet de diminuer, passant d’une croissance moyenne annuelle de +9,2 % dans les années 1990 à +5,8 % dans les années 2000 pour baisser à +0,1 % à partir de 2010. Dans un contexte d’inflation très élevée et de dévaluation persistante du peso, les agriculteurs et les propriétaires fonciers retardent dorénavant leurs ventes en guise de couverture contre l’instabilité macroéconomique, avec des prix dépendant entièrement de l’offre et de la demande mondiale. On assiste par ailleurs depuis 2016 à une augmentation de la production de blé et de maïs, venant diversifier l’assolement des agriculteurs. On remarque également une baisse de la qualité moyenne du soja dans le temps, avec un taux de protéine qui passe de 38 % en 2004 à 35,4 % en 2019 (sur la base de la matière sèche), des niveaux inférieurs aux taux protéiques du soja américain. Enfin, l’industrie de la trituration souffre d’une sous-utilisation de ses outils, et le pays importe même du soja depuis 2016, notamment en provenance du Paraguay, pour la soutenir. « Sans intervention forte de l’État, l’Argentine devrait voir ses surfaces en céréales (blé, maïs, orge) augmenter et celles de soja rester stables, laissant le champ libre au Brésil pour développer sa production de soja », conclut le conférencier.

Les deux présentations suivantes se sont intéressées respectivement au marché du canola et à la demande mondiale en soja, avec un zoom particulier sur le Canada, principal pays producteur. Comme pour les céréales et les oléagineux, les stocks canadiens de canola sont au plus bas sur 2020-2021. La production est estimée à 21,9 millions de tonnes sur la campagne 2020-2021, en retrait d’environ -2,2 millions de tonnes par rapport à la campagne précédente. « C’est la récolte la plus faible depuis 2015 », note Chuck Penner de Letfield commodities qui réalise cette présentation.

Les exportations canadiennes de canola en direction de la Chine, après une envolée en 2018 et 2019, marquent le pas depuis 2020. La demande européenne quant à elle a été marquée par une forte hausse au deuxième semestre 2020. Le pays devrait exporter 5,2 millions de tonnes sur 2020-2021, avec une hausse probable d’environ +6 % des surfaces (soit +500 000 ha) afin de répondre à la demande d’un nombre croissant de pays, sans oublier celle des triturateurs canadiens dont les marges sont confortables.

« La campagne 2020-2021 pour le soja américain est celle des records », affirme ensuite Cynthia Nickerson de l’USDA, avec des records atteints non seulement pour la production (la quatrième la plus élevée), mais aussi pour les exportations et la trituration, sans oublier des stocks au plus bas depuis 2013-2014. Avec comme conséquence attendue une hausse à court terme des surfaces en soja. « Le repli attendu de la production de soja argentin est une opportunité de développement pour les exportations américaines de farine et d’huile de soja », affirme Cynthia Nickerson qui prévoit une récolte imminente record de soja au Brésil. « L’expansion des surfaces de soja sera à long terme limitée aux États-Unis du fait des contraintes de rotation des cultures et d’un manque de terres disponibles », conclut l’experte américaine qui prévoit cependant une extension des surfaces au Brésil pour répondre à la demande mondiale.

P. Caldier

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