Journée matières premières Aftaa : dans l’attente d’un accord sino-américain

Destinée aux fournisseurs de matières premières, aux courtiers et aux fabricants d’aliment, la Journée matières premières organisée à Paris le 31 janvier dernier par l’Aftaa (Association française des techniciens de l’alimentation animale) a fait le point comme tous les ans sur les marchés des principales matières premières.

Michel Portier, directeur d’Agritel : « La géopolitique vient clairement parasiter la lecture des marchés. »

Michel Portier, directeur d’Agritel : « La géopolitique vient clairement parasiter la lecture des marchés. »

Dans les propos d’ouverture de sa présentation intitulée La géopolitique s’invite sur le marché des commodities, Michel Portier, directeur d’Agritel, rappelle que le début de l’année 2019 est marqué par un grand nombre d’incertitudes. Du côté du conflit commercial entre la Chine et les États-Unis tout d’abord où, malgré des efforts, aucune solution n’est encore en vue. « Malgré les taxes mises en place l’an dernier, le déficit commercial des États-Unis vis-à-vis de la Chine ne cesse de croître, passant de 80,3 milliards de dollars en 2004 à 323,3 milliards de dollars en 2018 », affirme Michel Portier qui ajoute que si la baisse des échanges entre les deux superpuissances provoque un recul de -1 % de la croissance aux États-Unis et en Chine, la croissance mondiale reculera dans les mêmes proportions. « En Chine, la croissance ralentit et le gouvernement cherche à soutenir l’économie et, au-delà du conflit en cours, c’est bien la prédominance économique entre les deux pays qui est en cause », ajoute Michel Portier. Pour ce dernier, la géopolitique vient clairement parasiter la lecture des marchés et se cantonner à l’analyse des fondamentaux reste extrêmement compliqué.

Prédominance russe

Dans sa présentation sur le marché des céréales, François Luguenot, analyste de marché, rappelle tout d’abord la singularité de l’année 2018 marquée par une vague de sècheresse dans toute l’Europe et par l’été le plus chaud en France depuis 1900. « On assiste à un marché mondial du blé qui se tend, mais pas dans des proportions suffisantes pour que les prix augmentent », commente François Luguenot qui ajoute que le marché reste dominé par la Russie qui exporte « comme jamais ». Sur 70 millions de tonnes (Mt) de blé produites en 2017-2018, les Russes vont en exporter plus de 40 Mt, en particulier vers l’Égypte, premier importateur mondial de blé. La campagne 2017-2018 voit également se renforcer la pénétration du blé russe chez les clients traditionnels du blé français dans bon nombre de pays d’Afrique. « Nous sommes dorénavant en concurrence sur ces pays qui ont découvert d’autres fournisseurs que la France », estime M. Luguenot. Pour ce dernier, le potentiel d’exportation du blé russe va s’accroître. L’agriculture russe se trouve par ailleurs favorisée par un renforcement du rouble intervenu mi-janvier. Avec un prix de revient départ ferme du blé russe à 90 €/t, contre 140 €/t pour le blé français, les experts tablent sur le cap des 100 Mt d’exportations de blé russe avant 2025.

François Luguenot pendant sa présentation sur le marché des céréales.

François Luguenot pendant sa présentation sur le marché des céréales.

La campagne 2018-2019 est marquée par un contexte européen toujours morose en blé, avec -15 Mt exportées en blé tendre-grains et farine, par rapport à la campagne 2017-2018. « Nous assistons à une hausse parallèle des importations européennes de blé tendre, avec un gros doute sur les exportations cette année », ajoute François Luguenot. « En France, comment exporter 8,7 Mt ? » s’interroge le conférencier qui estime que le retard pris sur le Maroc depuis le début de la campagne ne se rattrapera pas. Les statistiques d’exportations de blé tendre vers les pays tiers au 31 décembre 2018 montrent cependant un certain retour des exportations françaises sur certains pays comme l’Algérie (+60 % d’exportations entre 2017-2018 et 2018-2019) ou l’Arabie saoudite (+3 %). Quant aux exportations françaises d’orge, elles sont très soutenues, passant de 1,023 Mt au 31 décembre 2017 à 1,315 Mt au 31 décembre 2018. Si le bilan français de maïs est équilibré, les importations européennes sont en flèche, notamment en provenance d’Ukraine, souligne l’analyste des marchés qui estime que le marché mondial de l’orge souffre cette année d’un manque d’animateur, rôle auparavant joué par l’Arabie saoudite.

« Cette campagne est marquée par une faible volatilité et peu d’acheteurs savent la capter », conclut François Luguenot qui pense que, dans ce contexte, seul un incident climatique pourrait impacter les prix durablement.

Allégation « sans OGM »

Dans son intervention intitulée Sans OGM, marché de niche ou marché de masse ? Sébastien Tauty, responsables filières aval de Coop de France Nutrition animale, rappelle tout d’abord l’importance des OGM dans le monde. Ces derniers sont marqués par une distribution planétaire (67 pays les cultivent et les commercialisent) et touchent un très grand nombre de cultures (betterave, colza, soja, pomme de terre, lin, coton, etc.). On estime que les OGM dans le monde représentaient 189,8 millions d’hectares (Mha) de cultures en 2017, dont la moitié en soja. Cinq pays dominent pour la culture des OGM : États-Unis, Brésil, Argentine, Canada et Inde. Le soja OGM est omniprésent (il représente 80 % du soja cultivé dans le monde), d’où la disponibilité réduite en soja non OGM au niveau mondial. La part des OGM en maïs ou en colza est moindre (environ 30 % du total). « Un registre européen recense les OGM autorisés dans l’Union européenne », explique ensuite Sébastien Tauty. Ainsi, à titre d’exemple, la culture du maïs OGM est autorisée en Espagne, pas en France.

80 % du soja cultivé dans le monde est OGM.

80 % du soja cultivé dans le monde est OGM.

Quant à la réglementation sur l’étiquetage sans OGM, l’Europe laisse les États légiférer. En France, s’applique le décret n° 2012-128, du 30 janvier 2012 relatif à l’étiquetage des denrées alimentaires issues de filières qualifiées sans organismes génétiquement modifiés, mais les aliments pour animaux ne sont pas inclus dans le champ d’application du décret. « En Allemagne, par contre, le sans OGM s’applique aux denrées alimentaires et aux aliments pour animaux, tandis que le sans génie génétique s’applique aux denrées alimentaires et, fin 2017, on comptait dans ce pays plus de 7 000 produits étiquetés sans OGM. »

En France, les États généraux de l’alimentation ont entraîné une segmentation du non OGM par filière de production (en veau, viande bovine, porc, lapin, volaille de chair, œufs, etc.), et la première allégation de lait issu de matières premières sans OGM est apparue en 2017 à l’initiative d’opérateurs laitiers.

Sébastien Tauty termine son intervention en signalant les progrès techniques et les nouvelles technologies ayant actuellement cours dans le secteur des OGM, comme le stacking ou empilement de gènes d’intérêt ou les nouvelles techniques d’édition génomique. « Au Brésil, près de 60 % des surfaces de soja sont semées avec un OGM empilé Intacta », précise le conférencier, d’où la forte probabilité de le détecter lors des analyses de soja. Un arrêt de la Cour de Justice de l’Union européenne du 25 juillet 2018 a étendu la définition des OGM aux organismes issus des nouvelles techniques de mutagenèse. « Ceci risque-t-il d’élargir le nombre de plantes potentiellement OGM et de complexifier la gestion du dossier non OGM ? » s’interroge Sébastien Tauty qui évoque en conclusion plusieurs solutions pour remplacer les matières premières génétiquement modifiées : développer les cultures riches en protéines dans l’UE, utiliser toujours plus efficacement la protéine, ou aller chercher du soja ailleurs ? Autant de nouvelles opportunités possibles pour la profession.

Stocks records de soja

Dans sa présentation sur le marché du soja, Frédéric Sauvé, trader chez Bunge France, rappelle tout d’abord que la production mondiale de soja ne cesse de croître (passant de 339 000 t en 2017-2018 à 369 000 t en 2018-2019), dépassant la consommation. Cette dernière devrait passer de 336 000 t en 2017-2018 à 351 000 t sur 2018-2019. La production de soja a connu un nouveau record aux États-Unis, estimée à 125 Mt sur 2018-2019, contre 120 Mt en 2017-2018. « Si les rendements ont été très bons en 2018, les surfaces en soja commencent à baisser du fait d’une moindre rentabilité par rapport au maïs », analyse Frédéric Sauvé. Ce dernier estime que la récolte brésilienne de soja oscillera entre 112 et 119 Mt, tandis que les prévisions de la récolte en Argentine à 55 Mt sont « loin d’être acquises ». Les stocks de graines de soja affichent des records aux USA, conséquence directe de l’arrêt des importations chinoises. La gestion du stock de report important (26 Mt sur 2018-2019) domine l’actualité du marché américain, et ceci d’autant plus que la graine américaine est moins bien placée que la graine brésilienne. L’issue de la Trade War entre Chine et États-Unis (taxe de 25 % sur les importations de soja américain toujours en place) est attendue au 1er mars, et Frédéric Sauvé estime que les deux parties, tant chinoise qu’américaine, devront faire des concessions. En Chine, l’épidémie de peste porcine africaine arrive en même temps qu’un quatrième trimestre 2018 de marges faibles. L’on s’attend par conséquent à une baisse du taux d’incorporation de soja dans l’aliment porc, ainsi qu’à une baisse conjoncturelle de la demande en aliment porc. « La Chine ne sera pas le moteur de la demande en soja sur 2019-2020 », estime le conférencier qui s’intéresse ensuite à la consommation de tourteaux dans les autres régions du monde. La consommation va rester stable en Europe (31 Mt) et au Brésil (18 Mt), en hausse aux États-Unis (+1 Mt pour atteindre 33 Mt sur 2018-2019) et en Inde. Le bilan du Brésil en 2019 met en évidence une hausse des surfaces de plus d’un million d’hectares (ces dernières passent de 34,8 Mha en 2018-2019 à 36 Mha en 2019-2020), et un niveau record d’exportation sur la campagne 2018-2019 (83,8 Mt contre 68,2 Mt sur 2017-2018). « La question de l’acceptation de la déforestation est liée à l’avenir du soja au Brésil », conclut l’analyste. En moyenne, 20,5 % des surfaces agricoles du pays sont qualifiées de « préservées des investissements agricoles », mais ce taux varie selon les régions. Pour l’heure, les cartes météo du Brésil mettent en exergue de bonnes conditions de récolte dans le Rio Grande Do Sul, une sècheresse persistante dans le Midwest, et un retour des précipitations dans le nord-est.

« Il existe des marges de développement des surfaces en soja au Brésil », a commenté Frédéric Sauvé lors des questions qui ont suivi sa présentation. L’Ukraine, qui augmente chaque année ses surfaces en soja non OGM, constitue néanmoins un voisin qui intéresse de plus en plus les fabricants d’aliment européens.

P. Caldier

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