Patricia Le Cadre, directrice adjointe du Centre d’études et de recherche sur l’économie et l’organisation des productions animales (Céréopa).

Journée Céréopa : l’autonomie protéique, une fin en soi ?

La journée La protéine dans tous ses états organisée par le Centre d’études et de recherche sur l’économie et l’organisation des productions animales, le 16 mai au sein d’AgroParisTech, a eu pour objectif de faire le point sur l’approvisionnement en protéines des élevages français. Un thème abordé, une fois n’est pas coutume, par le prisme de la demande.

Selon les prospectives, notamment celles de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la production alimentaire mondiale devrait augmenter de 22 % entre 2010 et 2030, afin de nourrir une population grandissante, de 8,4 milliards d’habitants à l’horizon 2030. Une croissance démographique qui entraînerait, sur cette période, +43 % de croissance de la demande en protéines végétales, portée par l’Afrique subsaharienne et l’Inde. Celle de la demande en protéines animales devrait augmenter de +33 %, liée à la première transition nutritionnelle dans les pays en développement (la Chine est à l’origine d’un tiers de cette croissance d’ici à 2030).

Patricia Le Cadre, directrice adjointe du Centre d’études et de recherche sur l’économie et l’organisation des productions animales (Céréopa).

Patricia Le Cadre, directrice adjointe du Centre d’études et de recherche sur l’économie et l’organisation des productions animales (Céréopa).

Mais « la prospective est un exercice difficile, auquel on accorde une croyance trop forte dans sa nature déterministe », estime Patricia Le Cadre, directrice adjointe du Centre d’études et de recherche sur l’économie et l’organisation des productions animales (Céréopa). « Les données de base, la construction du modèle, les échéances choisies et de nombreux autres paramètres influent sur les résultats. Le nombre limité et la simplification des scénarios prospectifs ne peuvent que donner un aperçu, nécessaire, des futurs possibles. La difficulté est d’imaginer de potentielles ruptures, leur date et leurs conséquences. » Et le secteur des productions animales n’a pas été épargné par les ruptures.

Il existe ainsi encore de nombreuses incertitudes, à l’horizon 2030-2050, concernant la démographie « à deux milliards près ! », l’émergence des classes moyennes « un mirage ? », les parités monétaires « une composante incontournable des échanges agricoles », l’impact du changement climatique et la mauvaise distribution des ressources en eau, en terres « les points chauds se recoupent avec les terres arables potentiellement disponibles », en énergie « jusqu’à présent aucune projection sur le prix de l’énergie ne tombe juste », etc. « Cela donne moins de visibilité sur le niveau de l’offre et de la demande en protéines à terme que certaines études ne le laissent penser. »

Alors où allons-nous vraiment ? Pour nourrir le cheptel français, disposerons-nous en quantité et en qualité des protéines adéquates ? Les filières animales françaises doivent-elles vraiment améliorer leur autonomie protéique ? Quels sont les outils et les priorités ? Nos a priori sont-ils exacts ? Autant de questions posées lors de la journée « remue-méninges » organisée au mois de mai à Paris par le Céréopa. « Face à des attentes très différentes des consommateurs de part et d’autre de la planète, face à une concurrence possible entre protéines animales et végétales, il est nécessaire de s’interroger sur le positionnement à adopter et les ressources nécessaires à produire au niveau français », estime Patricia Le Cadre.

Stéphane Athimon, directeur des filières animales du Groupe Avril.

Stéphane Athimon, directeur des filières animales du Groupe Avril.

Pour tenter de répondre à toutes ces questions, de nombreux intervenants, d’horizons variés « pour une approche transversale et multifilières animales », furent présents : Stéphane Athimon, directeur des filières animales du Groupe Avril, Yves Trégaro, médiateur délégué au ministère de l’Agriculture, Catherine Mariojouls, professeur spécialiste aquaculture à AgroParisTech, Frédéric Monnier, directeur nutrition et productions spécialisées à la Cavac, Yvon Pennors, directeur de Bunge France, Françoise Labalette, responsable du pôle amont chez Terres Univia, Etienne Laffitte, responsable technique Wisium France, Jérôme Pavie, en charge du programme sur l’autonomie alimentaire et protéique des systèmes d’élevage herbivore à l’Idele et Philippe Schmidely, directeur de l’UFR nutrition animale à AgroParisTech. Les participants ont également été sollicités durant toute cette journée, voulue interactive, afin d’enrichir les discussions.

Un solde français excédentaire

Premier constat dressé, contrairement aux idées reçues : « Le solde français de protéines végétales est excédentaire ». La France en exporte deux millions de tonnes (Mt) nettes. Elle est cependant déficitaire en MRP (matières riches en protéines > 18 % : soja, pois, gluten de blé, fèverole, lupin, etc.). Ce déficit évolue en fonction des décisions politiques et réglementaires (plan protéines, Pac, biocarburants, interdiction des protéines animales transformées). « Les acteurs de la nutrition et les techniques s’adaptent, mais, depuis 1990 (31 % de déficit), la progression de la demande française en protéines n’a pu se faire qu’en augmentant la dépendance aux importations. » Le déficit était en 2015-2016 de 45 % (chiffre Terres Univia). Contre plus de 60 % de moyenne pour les autres pays de l’Union européenne.

L’ensemble des protéines végétales (MRP+MAT) produites et utilisées en France s’élèvent à 16,5 Mt, dont 9 Mt de prairies. « C’est une spécificité française : comme il y a beaucoup de pâturages, les aliments du commerce ne couvrent que 19 % des besoins du cheptel français. » Les céréales sont aussi largement représentées (4,3 Mt) dans la fourniture hexagonale des besoins protéiques des animaux. La France importe donc seulement 10 à 12 % de ses besoins en protéines végétales. « Exprimé en tonnes de protéines, le rapport est de 3,5 Mt vendues hors de nos frontières pour 1,5 Mt importées, selon un calcul de l’Inra 2014 », indique Patricia Le Cadre.

« Notre dépendance au soja est très relative, elle correspond à seulement 3 % des matières premières utilisées dans l’alimentation animale française. » En 2015, le tourteau de soja a fourni 29 % des besoins en MAT des fabricants d’aliments français, contre 35 % pour les céréales et leurs coproduits. Ces derniers « participent plus à la couverture des besoins protéiques des fabricants d’aliments que le soja. Il n’existe pas assez de communication positive à ce sujet », regrette le Céréopa.

E. Mouraud

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