Coop de France Nutrition animale : débat autour de l’intelligence artificielle

La convention annuelle de Coop de France Nutrition animale s’est déroulée le 6 novembre à Paris, dans les locaux de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture. Elle a rassemblé cinq experts, praticiens et industriels, autour d’une table ronde sur le thème Intelligence artificielle et élevage : mirage ou nouvel Eldorado ?

« Les coopératives de nutrition animale génèrent, tout au long de la chaîne, quantité de données qui, si elles sont exploitées à bon escient, peuvent être source de valeur pour les éleveurs qui pourraient bénéficier d’un conseil sur mesure, pour le consommateur qui réclame toujours plus de transparence et de sincérité et pour la coopérative afin de l’aider à mieux segmenter son offre et améliorer sa performance industrielle », explique Coop de France Nutrition animale. C’est pourquoi elle a choisi, à l’occasion de sa convention annuelle, organisée à Paris le 6 novembre, de s’intéresser aux perspectives offertes par l’intelligence artificielle appliquée.

Jean-Luc Cade, président de Coop de France Nutrition animale.

« L’intelligence artificielle est un ensemble de systèmes informatiques utilisant des algorithmes capables de réaliser des tâches qui font normalement appel à l’intelligence humaine (reconnaissance vocale, prise de décision, traduction), rappelle, en introduction, Marie-Cécile Damave, responsable innovations et marchés au sein du think tank Agridées. C’est une des applications du numérique la plus high-tech et on ne l’avait pas beaucoup vue dans le monde agricole jusqu’à l’an passé» Comme elle, Gaël Peslerbe, directeur général de Novial, Dominique Echaroux, responsable marketing client Wisium, Emmanuel Frenod, mathématicien et dirigeant de See-d, société de conseils et réalisations en data science et intelligence artificielle, et Guillaume Ardillon, responsable du projet jeproduis.coop et directeur digital de Terrena, étaient les invités de la table ronde. Ils ont illustré, à travers des exemples concrets, comment les coopératives et entreprises du secteur se sont emparées du sujet. Quels usages font-elles des data, à quelles fins ? Comment dépasser le stade du gadget pour passer au stade de l’outil ? Quels sont les facteurs clés de succès ? Quid de la concurrence des Gafa ? L’intelligence artificielle, mirage ou nouvel Eldorado ? Autant de questions qui ont nourri les échanges.

« La digitalisation de l’agriculture et de toute la chaîne alimentaire est une réalité, et d’ailleurs pas que franco-française », indique Marie-Cécile Damave, spécialiste du sujet et « Grand témoin » de la journée. Cette dernière s’en réfère au livret intitulé Tous acteurs de la transition numérique agricole, issu des réflexions du groupe de travail d’Agridées sur le Big data et ses usages pour l’agriculture d’aujourd’hui et de demain. « Les technologies numériques innovantes sont en train de bouleverser toute la chaîne de valeur de l’agriculture et de l’agroalimentaire, donnant naissance à un nouveau paradigme. Un nouvel écosystème d’acteurs et de services se met en place et la transition est rapide car ces technologies répondent à plusieurs demandes du monde agricole, comme une plus grande autonomie, une meilleure intégration dans la société ou encore de meilleures performances économiques et environnementales. »

Outils d’aide à la décision

Wisium a ainsi développé Dairy Exp’Er, un outil d’aide à la décision qui, grâce à la récupération automatique des données du contrôle laitier, permet d’analyser la production laitière du troupeau, d’anticiper les baisses de performances selon des critères précis et ainsi mettre en place des plans d’action personnalisés. « Les outils digitaux font leur entrée dans le quotidien des élevages avec l’essor des objets connectés et des applications de gestion et d’aide à la décision. Avec Wisium, nous nous inscrivons dans cette dynamique et apportons notre expertise de la nutrition animale », indique Dominique Echaroux, responsable marketing. Il précise que la deuxième version, lancée au mois de juin, prend également en compte la marge coût alimentaire par animal. « Ce qui assure une traduction de la donnée en indicateurs de progrès mais aussi de risque. » Cet outil est conçu pour le technico-commercial et lui permet de fournir à l’éleveur « une analyse rapide et objective des données, avec des chiffres factuels vache par vache » et d’apporter« le juste conseil au bon moment. Il permet de renforcer la démarche d’expert du technicien auprès de l’éleveur ».

Novial s’impose aussi sur la question du digital et de la gestion des données. « Un sujet sur lequel on travaille depuis 2016 et qui représente aujourd’hui un budget annuel de 400 000 euros », indique Gaël Peslerbe. En 2017, le fabricant a décidé de créer une société dédiée à l’agrégation et à la valorisation des données : Le Cube. « Avec l’émergence du Big data, de nombreuses données sont produites dans les exploitations mais elles sont peu ou mal exploitées. »Le Cube, « plateforme constituée d’experts », propose ainsi aux éleveurs un service personnalisé d’accompagnement technique et de conseil, « grâce au croisement des données numériques et de celle encore sur papier », sur les performances sanitaires, les relevés de production, les résultats économiques, etc. « Au digital correspond une nouvelle gestion de la relation client. L’intérêt est de pouvoir fournir des analyses plus fines, un conseil plus pertinent, de faire en sorte que l’agriculteur soit efficace et donc gagne de l’argent. » Gaël Peslerbe estime que les gains peuvent s’élever « de 10 000 à 100 000 euros par an », sur trois critères : qualité du lait, âge au vêlage, reproduction.

La start-up See-d, basée à Vannes, a également mis au point, en collaboration avec Le Gouessant, un outil de pilotage « destiné à conforter le revenu des éleveurs », baptiséAunéor. « Notre ambition est d’améliorer la rentabilité des élevages et de contribuer à leur pérennité par la pertinence de nos préconisations. » Grâce à l’intelligence artificielle appliquée. « Avec Aunéor, nous passons d’une expertise en nutrition animale à une expertise de gestion », indique Le Gouessant. Les adhérents et techniciens peuvent suivre et piloter les performances technico-économiques des élevages au quotidien. Cet outil d’aide à la décision s’alimente de manière automatique avec l’ensemble des données d’élevage. « Il s’agit d’un système d’analyse des données,personnalisé pour chaque exploitation », indique Emmanuel Frenod. Il est opérationnel pour l’activité ruminant et volaille de chair, « et en cours de déploiement dans les filières porc, poulette et pondeuse ». See-d conduit actuellement deux programmes de recherche et développement, en porc (analyse de données historiques en alimentation de précision pour déterminer des éléments de modélisation et d’analyse) et en pondeuses modélisation de la croissance, du cycle de ponte, avec intégration de l’évolution des conditions de vie (intérieures, extérieures, température, hygrométrie, etc.). L’objectif de See-d est « de construire des modèles qui permettent aux animaux et aux éleveurs d’être plus performants. » Le mathématicien l’assure : « Le gain est réel », mais « ce n’est ni un mirage, ni un Eldorado : c’est un chantier monumental ».

Emmanuel Frenod, mathématicien et dirigeant de See-d, société de conseils et réalisations en data science et intelligence artificielle et Gaël Peslerbe, directeur général de Novial.

Créer du lien et investir

Marie-Cécile Damave penche « plutôt du côté nouvel Eldorado ». Pour elle, le digital et ces outils d’aide à la décision ont trois impacts principaux : « Ils permettent d’améliorer les performances économiques (gestion des risques plus rapide et plus éclairée, maximisation de la marge, valorisation de la traçabilité répercutée jusqu’aux prix de détail) et environnementales (accompagnement de la transition agroécologique) des acteurs de la production (éleveurs, techniciens de coopératives) ; de mieux connaître l’existant, au niveau des élevages comme des demandes des consommateurs ; et de relier et responsabiliser les hommes, de créer ou recréer du lien humain. »

Dans ce sens, Terrena a développé Monagriculteur.coop, une application qui entre dans le cadre de la démarche La Nouvelle Agriculture, visant à créer un lien direct entre agriculteurs et consommateurs. « Il suffit de scanner le code à barres du produit et de saisir le numéro du lot pour obtenir de nombreuses informations sur l’animal, le producteur et ses pratiques », explique Guillaume Ardillon, directeur digital. Avec la volonté de rendre visible ce qui se passe en élevage. « On a instauré une culture de la traçabilité, de l’exigence, avec moins d’intrants, moins d’antibiotiques et plus de bien-être animal. La question était de savoir comment valoriser ces données et ces pratiques. Comment rendre claires des données techniques. » Terrena a choisi de les traiter « comme des événements » et de les entourer de « beaucoup de marketing ». La nouvelle application permet donc de découvrir l’élevage jour après jour. « Ça redonne de la confiance, permet de recréer un lien avec le consommateur. Et on apporte une assurance supplémentaire, donc le prix est moins regardé. » Les produits sont vendus +10 %plus chers. « Il s’agit de produits conventionnels, mais avec un mode d’élevage premium. » Terrena compte pour le moment une cinquantaine de produits référencés sur son application, « mais ce chiffre est voué à s’étendre ».

« Pour que de tels outils soient utiles, il est nécessaire d’investir de l’argent », précise Marie-Cécile Damave. Emmanuel Frenod appuie également sur l’importance des investissements : « L’intelligence artificielle va décupler les promesses en matière de gains, de performances. Mais on ne peut pas penser qu’on va pouvoir moissonner grand avec peu d’argent ! Cela demande un investissement très conséquent, il faut investir massivement. Quoi que ça ne l’est pas tant au regard de ce qu’il y a à gagner. » Dominique Echaroux ajoute : « En trois ans, nous avons vu le bénéfice d’une stratégie numérique. Cela conforte le fait qu’il faut qu’on y aille ! L’informatique ça coûte cher, pour transformer quelque chose il faut s’en donner les moyens financiers et aussi y consacrer du temps. »« C’est maintenant que l’on doit investir, lance Gaël Peslerbe, cependant il ne faut pas dépenser trop d’argent à faire ce qui existe déjà et est bien fait. Mettons en commun ! Pour le moment, nous avons développé des outils en parallèle, avec des spécificités. Nous devons maintenant nous mettre en mouvement, travailler ensemble, pour que l’agriculteur ait un seul outil. Chacun a une pierre à apporter à l’édifice. Il ne faut pas attendre, il sera trop tardL’intelligence artificielle n’est ni un Eldorado, ni un mirage. C’est une réalité, et il ne faut pas être passif. Le chantier est énorme, à nous de construire le modèle de conseil de demain. »

Partage et protection des données

L’intelligence artificielle pose aussi la question de l’échange des données et de leur protection. « Le frein est surtout humain, plus que technique », souligne Emmanuel Frenod. Du même avis, Marie-Cécile Damave liste les « freins psychologiques : habitude de fonctionnement en silos, crainte de partager ses données et d’un usage différent, absence d’intégration de ces outils dans la stratégie d’entreprise, problème d’engagement dans ces démarches, besoin de formation et d’information ».Tous les acteurs s’entendent sur le fait que « pour une agriculture plus intelligente, il faut de la donnée », mais pour cela, « il faut que le monde agricole ouvre ses portes. Tous les jours, des données sont actuellement perdues par manque de partage, ce qui signifie aussi une perte d’argent », indique Gaël Peslerbe.

Mais « pour pouvoir exploiter ces données, il faut y avoir accès, obtenir le feu vert des éleveurs comme des organismes agricoles et professionnels qui gravitent autour ». Le Cube est labellisé Data Agri, une charte sur l’utilisation des données agricoles créées par la FNSEA et Jeunes Agriculteurs. Cette dernière vise à encadrer les questions de la propriété, du partage et de l’usage des données. « L’objectif est de labelliser, sur la base du volontariat, le maximum d’entreprises collectant des données sur les exploitations pour ainsi donner des garanties aux agriculteurs sur l’usage qu’il en sera fait. »Le label Data Agri engage les entreprises dans un processus vertueux de traitement des données agricoles.

Dominique Echaroux, responsable marketing client Wisium, Guillaume Ardillon, directeur digital de Terrena, et Marie-Cécile Damave, responsable innovations et marchés au sein du think tank Agridées.

Chez Terrena,« nous suivons le Code de conduite européen commun sur le partage de données agricoles », précise Guillaume Ardillon. En 2018, plusieurs associations de la chaîne agroalimentaire de l’Union européenne, dont le Copa-Cogeca et la Fefac, ont lancé ce code qui « promeut les avantages du partage de données pour l’agribusiness » et fournit des conseils sur l’utilisation de données agricoles, particulièrement les droits d’accès et d’utilisation des données. Ce Code reconnaît « la nécessité de garantir au créateur de données un rôle principal dans le contrôle de l’accès et l’utilisation de données de son activité et de tirer profit du partage des données avec n’importe quel partenaire qui souhaite utiliser ses données ». Pour Guillaume Ardillon « se pose la question de quels partenaires, pour quelle valeur. Comment créer un nouvel espace ? Avec qui ? »

Quid du « risque Gafa » ? Marie-Cécile Damave estime qu’« ils peuvent être une opportunité. Mais il faut une structuration des acteurs. Il est primordial d’avoir le maillage le plus pertinent pour correspondre aux besoins ».Emmanuel Frenod ajoute que « les Gafa peuvent être utilisés à bon escient, tout est question du bon dosage. Le risque Gafa est lié à la question de l’internalisation/externalisation des données, le risque est de tout leur donner. On doit travailler sur la qualité des données et sur la construction de référentiels d’échange. Il faut faire de la pluralité, avoir une stratégie adaptée, une construction humaine autour de la data science. Vouloir tout légiférer ne marchera pas. » Un avis partagé par Dominique Echaroux pour qui « se protéger c’est s’enterrer ! La protection dans un mode ouvert ce n’est pas jouable. À nous de créer nos modèles économiques, de vente de service, avec la data. Le rôle de conseil en élevage pourrait bien nous échapper si demain tout le monde a accès aux données. Il faut être acteur de ce qui se passe. » Emmanuel Frenod appuie : « Aujourd’hui, vous êtes acteurs de la création de ces données et avec votre expertise vous donnez un sens à la donnée. Unissez-vous et allez-y ! » Marie-Cécile Damave conclut : « Arrêtez d’hésiter ! C’est le moment ou jamais. On a de l’espoir et des choses magnifiques à proposer. »

E. Mouraud

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