Carrefour des matières premières 2019 : Relations Chine et États-Unis, quels enseignements pour notre filière ?

Comme chaque année lors du salon du Space, Feedsim Avenir organise le traditionnel Carrefour des matières premières. Après un bilan sur la conjoncture de la filière, les organisateurs ont invité cette année Jérôme Laprée qui a partagé sa vision sur les guerres économiques existantes entre la Chine et les États-Unis et qui en a tiré les enseignements pour la filière élevage.

Les marchés de productions animales sont de plus en plus tournés aujourd’hui vers la Chine : importation de viande de porc, de produits laitiers, etc. Jérôme Laprée, expert en logistique, acheteur dans un groupe du secteur du luxe et de la distribution, est coauteur du livre Chine/États-Unis : quelles guerres économiques ? Invité du Carrefour des matières premières 2019, il a apporté sa vision sur les guerres économiques existantes entre la Chine et les États-Unis et sur les enseignements que notre filière pouvait en tirer.

Jérôme Laprée, expert en logistique, acheteur dans un groupe du secteur du luxe et de la distribution, est coauteur du livre Chine/États-Unis : quelles guerres économiques ? Il était l’invité du dernier Carrefour des matières premières.

Un sujet brûlant

« La Chine est au centre de vos préoccupations, introduit Jérôme Laprée. Je veux vous amener à vous poser des questions, vous donner une grille de lecture pour anticiper demain. Je vais vous parler de vos intérêts dans ces relations inter-pays. Il n’y a pas de méchant, ni de gentil… »

Ces relations Chine – États-Unis sont un véritable sujet d’actualité et brûlant depuis deux ans. Le livre de M. Laprée, sorti en 2018, est une mine d’informations et de réflexions : « L’origine de l’ouvrage, en 2017, réunit quatre personnes venant d’un master en intelligence économique. La couverture médiatique n’était pas assez claire selon nous, très caricaturale ou trop brève. Soit une vision très géopolitique, qui peut être déconnectée du monde de l’entreprise, ou macroéconomique, qui peut manquer d’une vision d’ensemble. » Ils ont donc créé une grille de lecture qui va leur permettre, avec des questions simples, d’analyser des secteurs économiques différents, avec une vision à long terme.

Il y en a six. Qui prend l’initiative ? La puissance de statu quo, les États-Unis, ou la puissance montante qui commence à agir. Quelle est l’intention stratégique ? La souveraineté ou l’hégémonie. Choix ou création du terrain d’affrontement ? Est-ce qu’il y a un rapport de force entre la Chine et les États-Unis, une compétition, un affrontement ? Quels sont les outils et quels sont les moyens ? Les vecteurs mis en œuvre par les acteurs pour se positionner. Et quelle est la position officielle des États ? Publique ou dissimulée.

Les auteurs ont ensuite choisi quatre grands secteurs de l’économie mondiale et pour chacun d’entre eux, trois cas : infrastructures physiques du commerce mondial (la route de la soie, la présence chinoise dans les ports et le projet du canal du Nicaragua), système financier et juridique (les monnaies, les systèmes de paiement internationaux et le droit comme arme de soft power), courses aux matières premières et Afrique (le cuivre, les terres rares et les présences des États-Unis et de la Chine en Afrique) et les technologies de l’information et de la communication (les équipementiers électroniques, Internet et la souveraineté de la Chine et les standards et normes télécom).

Plusieurs réflexions

Jérôme Laprée a ensuite détaillé plusieurs de ses exemples dont la présence chinoise dans les ports. « On est concrètement dans un cas où la Chine veut sécuriser ses routes et donc investit. Tous types d’entreprises vont participer : préparation des infrastructures, construction des terminaux, etc. et cela partout dans le monde. Cette présence leur permet de structurer leur filière d’approvisionnement. » Est-ce qu’il y a conflit avec les États-Unis ? « Non, il n’y a plus d’acteurs américains sur ces positionnements. Ils sécurisent leurs propres ports. Ils existent beaucoup de partenariats entre eux par contre. » L’idée pour les Chinois est de faire de Shanghai, la première place mondiale du « shipping » (3) avec une bonne diplomatie maritime, etc.

Autre exemple du gigantisme vu par la Chine, c’est le projet de construction du canal du Nicaragua (entre 2014 et 2018) : « Un milliardaire chinois a décidé de faire construire un canal pour concurrencer le Panama, raconte M. Laprée. Un truc incroyable, avec une opération de communication qui l’était tout autant. On parlait de cinquante milliards de dollars. Le projet était sensé en soi parce que le Panama ne pouvait pas faire passer les plus gros navires même après son élargissement. C’est le seul exemple où l’on pense qu’il y a eu des affrontements dissimulés, le Nicaragua n’étant pas le pays le plus ami avec les États-Unis. Cela aurait été une entrée des capitules chinois non loin des États-Unis, en Amérique latine. Beaucoup d’ONG ont pris position, des effets d’affluences de différents acteurs. Au début de l’annonce du projet, le gouvernement chinois soutenait le milliardaire, puis a disparu. Les États-Unis n’ont jamais communiqué sur le projet, mais ils ont voté des lois contre le financement de projet pour le Nicaragua… sans jamais citer le canal. Le projet ne s’est jamais fait pour le moment. Beaucoup de questions restent. Est-ce qu’il y a eu un affrontement ? »

La filière cuivre est très intéressante également pour montrer le raisonnement de la Chine. « Ce pays ne possède pas cette matière sur son territoire, par contre c’est le premier raffineur de cuivre au monde, explique Jérôme Laprée. Ils ont également mis des taxes à l’exportation. Résultats, il y a eu des deals avec le Chili, premier producteur de cuivre au monde, et la République démocratique du Congo pour sécuriser les approvisionnements. » Les filières sont en place et cela n’est pas près de s’arrêter.

Dernier exemple cité, la présence en Afrique des deux pays. Continent reconnu pour ses ressources, quelle est la différence d’approche ? : « La Chine commerce avec une grande majorité des pays d’Afrique, elle est très présente. Contrairement aux États-Unis qui sont très peu présents en matière de commerce mais sur d’autres sujets (politique, etc.). »

Et l’élevage

La Chine est un gigantesque consommateur de matière : « Selon les sources Cyclope et FranceAgriMer, la Chine est le 1er producteur et importateur de porcs, détaille M. Laprée. Numéro deux en production de volailles et 5e en importation. Premier importateur en ovins et 2e en bovins. La Chine occupe désormais une place centrale dans l’économie mondiale des viandes, c’était encore impensable il y a dix ans, selon Cyclope. »

« L’évolution de ce pays peut totalement déstabiliser les marchés. On le voit avec l’épidémie de peste porcine par exemple. Le scénario possible et imaginé par cyclope, qui est -10 % de production porcine en Chine due à l’épidémie, cela représenterait l’intégralité du commerce international en matière d’importation de viande de porc. Un acteur systémique qui impacte un marché tout entier. »

Jérôme Laprée a présenté également la société chinoise Cofco International, entreprise d’approvisionnement de céréales, d’oléagineux et de sucre. Sa communication est intéressante. Elle affiche très clairement ses objectifs en matière de business et également géopolitique en souhaitant devenir un acteur de premier plan mondial, un modèle en matière de stratégie de sécurité et souveraineté alimentaires, etc. Cette dernière notion est assez récente en France (Egalim, Déméter, G7, etc.) et un véritable enjeu géopolitique.

Le système Chine

« On a un acteur immense qui intervient tous azimuts, synthétise le conférencier pour clôturer sa présentation. Il faut maintenant se poser la question : c’est quoi le lien entre un système Chine et un système marché que nous connaissons tous (offre et demande, etc.) ? Comment les acteurs chinois travaillent, comment ils peuvent nous influencer et comment nous positionner ? »

Le schéma classique est décrit : acteurs (acheteurs et producteurs), des facilitateurs (logistique et finance) et des structures (cadres et politique). Le trader également qui se retrouve entre acteurs et facilitateurs. « Les directions politiques de la Chine sont clairement d’être la première puissance mondiale d’ici 2049, pour le centenaire du parti. C’est écrit et communiqué, c’est très clair. » La diffusion des messages donnés par le gouvernement chinois est très intéressante : « On est en train de « considérer que »… sans loi, sans décision, sans norme… mais ça commence déjà à bouger. Le simple fait d’annoncer cette direction, va entrainer un mouvement dans cette même direction d’acteurs chinois. » Leur présence au sein des institutions internationales est de plus en plus forte (c’est un Chinois qui est à la tête de la FAO), elle en crée aussi (route de la soie, etc.). Les notions de devises, de droits de douane et paiement sont un triptyque très important également à suivre.

« Le système de reconnaissance et de notation sociale pour les personnes est en place, c’est une réalité, rappelle M. Laprée. Cela sera d’actualité dans très peu de temps pour les entreprises chinoises et étrangères ! Il va falloir s’y préparer d’ici 2020. Elle va imposer son système de notation qui sera impactant là-bas et ailleurs ! »

Pour le conférencier, tout ceci aura un impact systémique sur un marché import-export fonctionnant aujourd’hui. « Il va falloir l’intégrer rapidement et sur du long terme. Il va falloir comprendre la profondeur du système et se poser les vraies questions. Quelles expositions sur les produits finis, mais également sur les intrants et matières premières, sur les systèmes de production, etc. Je me suis donc posé la question pour le commerce bilatéral entre la France et la Chine. De source FranceAgriMer, il y a 800 millions d’euros vendus par la Chine à la France (thé, machines agricoles, etc.) et 2,4 milliards d’euros vendus par la France à la Chine (vins et spiritueux, etc.) dont la viande qui représente 250 millions. Des montants conséquents pour la France et qui permet de valoriser 100 % des animaux. Par exemple, certaines parties du porc sont vendues là-bas et pas ailleurs. C’est très important et la filière française est donc exposée en cas de déséquilibre. »

Pour Jérôme Laprée, il faut cartographier : « Qui sont les acteurs ? Mettez des noms. Mesurez leur capacité. Quelles sont leurs ressources ? Et cela en intégrant la notion temps. Et le plus important, être clair sur les enjeux. Quelle est la finalité ? »

Autre point sur lequel le conférencier a insisté, est que le marché peut être vu comme un outil et non une fin en soi. « Quand on a une stratégie d’accroissement de puissance par l’économie, ce qui est le cas de la Chine, le marché est un outil parmi d’autres. » La capacité à absorber les chocs est une question fondamentale : « Comment j’articule sur le court terme en étant une entreprise privée ? Et sur le long terme ? Relation entre acteur privé et étatique ? »

Cette conférence a suscité de nombreuses réactions par le public et des prises de conscience en matière de géopolitique, de culture de vision à long terme de la Chine, du rapport de force en matière de valeurs, du poids des médias et des ONG, etc.

Pour Jérôme Laprée, on peut difficilement prédire ce que va donner cette relation Chine et États-Unis : « L’impact pour nous est la réflexion sur la structure physique de nos chaînes de valeurs. » Et en concluant : « Le triptyque à garder en tête : intérêt, valeurs et ressources. De quoi j’ai besoin, comment je vois le monde et comment je me mets en marche pour avancer ! »

L’ensemble des participants à cette matinée se sont ensuite retrouvés pour les traditionnels Rencontres de la nutrition animale et de l’agroalimentaire, rendez-vous important de réseautage et de partage autour de la filière.

C. Villéger

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